« La vie secrète des plantes », le livre qui a ouvert la question au public et l’a fermée aux laboratoires


Média / lundi, janvier 18th, 2016

Un bureau qui donne sur Times Square, en 1966, au petit matin. Cleve Backster a passé la nuit à enseigner la détection du mensonge à des policiers, et il lui prend l’idée de relier une électrode de son polygraphe à une feuille de son Dracaena massangeana, simplement pour voir si l’eau versée dans le pot se lit sur la feuille. Le tracé devrait descendre, puisqu’une plante gorgée d’eau conduit mieux le courant. Il monte, en dents de scie, exactement comme celui d’un homme qui vient de recevoir un choc. Backster fait alors ce qu’il fait avec les suspects, il cherche la menace. Le café bouillant ne donne presque rien. Il imagine pire, brûler la feuille branchée, et c’est là que le livre bascule : à l’instant où l’image de la flamme se forme dans sa tête, avant tout geste vers les allumettes, la plume dessine une longue courbe ascendante. Il sort chercher les allumettes, nouvelle oscillation. Il brûle pour de bon, la réaction est moindre. Il fait semblant, il n’obtient plus rien.

Voilà la scène qui a lancé un des livres les plus vendus et les plus contestés du sujet. The Secret Life of Plants paraît chez Harper & Row en 1973, Robert Laffont le traduit deux ans plus tard sous la plume de Liliane Flournoy, et il ne quittera plus les rayons. Une introduction, vingt chapitres, cinq parties, 367 pages.

Ce qu’il y a dedans

La première partie, la seule contemporaine de l’écriture, tourne autour d’un appareil, le polygraphe, et de cinq enquêtes : Backster, Sauvin, Vogel, Lawrence et les Soviétiques. La deuxième déterre des pionniers oubliés, Bose, Goethe et Steiner, Fechner, Darwin, Luther Burbank. La troisième traite des vibrations, musique, électromagnétisme, champs de forces, photographie Kirlian. La quatrième descend dans le sol, s’en prend à l’agriculture chimique et finit sur les transmutations biologiques de Louis Kervran. La cinquième bascule franchement dans l’ésotérisme, radiesthésie, radionique agricole, action de la pensée sur la matière, et se referme sur le jardin de Findhorn.

De la première partie, il faut retenir la seule expérience vraiment protocolée du livre, celle des crevettes. Après deux ans et demi de mise au point, Backster construit un dispositif d’où toute présence humaine est bannie. Un basculeur automatique fait tomber de petites crevettes vivantes dans l’eau bouillante à des instants tirés au sort, des bacs témoins versent de l’eau seule, trois Philodendron cordatum attendent dans trois pièces séparées sur trois galvanomètres, un quatrième canal sur résistance fixe surveille le courant. Les plantes réagiraient de façon synchrone aux morts. L’article paraît en 1968 dans The International Journal of Parapsychology sous le titre « Preuves d’une perception primaire chez les végétaux », et l’écho est mondial. Autour, ce ne sont plus des protocoles mais des anecdotes, souvent belles : la physiologiste canadienne devant laquelle une seule plante sur six réagit, et qui avoue incinérer les végétaux de son laboratoire pour en peser la matière sèche ; le meurtre de plante tiré au sort entre six policiers, dont la survivante désignerait le coupable ; les trois plantes du bureau qui marqueraient les émeutes intimes de leur propriétaire perdu dans la foule un 31 décembre. Backster note honnêtement que le coupable, dans l’affaire des six policiers, a très bien pu émettre de la culpabilité. Il rapporte aussi son échec réel sur un meurtre du New Jersey.

Le chapitre qui vaut le livre entier

Le sixième. Il raconte Jagadis Chandra Bose, et il est d’une autre étoffe. On y voit l’enfant porté sur les épaules d’un ancien bandit repenti employé par son père, l’étudiant de Cambridge, puis le professeur du Presidency College qui refuse son chèque trois ans durant parce qu’on lui verse la moitié du salaire d’un Anglais. Un laboratoire de cinq mètres sur six, un seul assistant, ferblantier illettré. En 1895, à la mairie de Calcutta, Bose envoie des ondes hertziennes à travers trois cloisons jusqu’à une pièce distante de vingt-cinq mètres, où elles déclenchent un relais qui renverse une barre de fer, fait partir un pistolet et saute une mine. Un an avant le brevet de Marconi. Il ne brevètera jamais rien, par principe.

Sa découverte tient en une continuité que personne ne voulait voir. Son radioconducteur se fatigue à l’usage et récupère au repos, l’oxyde de fer chauffé donne des courbes de muscle, et le marronnier, la carotte, le navet répondent aux chocs comme les métaux. Les plantes se chloroforment et reviennent à l’air frais, si bien qu’il transplante un grand pin sans choc en l’anesthésiant. Sir Michael Foster, secrétaire de la Royal Society, reconnaît dans une de ses courbes la réponse d’un tissu musculaire, puis apprend qu’il regarde un morceau de fer-blanc. Bose expose devant la Royal Society le 10 mai 1901 et conclut :

« De telles délimitations absolues n’existent pas. »

Un mois plus tard, sir John Burdon Sanderson exige qu’il retire le mot « réponse » de son titre, réservé selon lui aux physiologistes, et nie la réponse électrique des plantes au motif qu’il n’a jamais su l’obtenir. Bose refuse de corriger, la séance se lève dans le silence, l’article est enterré. La Linnean Society le publie et l’invite à tout refaire devant elle le 21 février 1902. Suivront le crescographe, qui amplifie un mouvement au dix-millième, puis le crescographe oscillant, qui abaisse la plante au rythme même de sa croissance pour que toute variation saute aux yeux. Bose y voit une croissance par pulsations, environ trois par minute à Calcutta, et décrit une plante mourante qui frissonne comme dans un spasme en libérant une forte décharge. Bernard Shaw, végétarien, assiste au laboratoire à la convulsion d’une feuille de chou ébouillantée et lui dédicace ses œuvres. Il siégera en 1926 à la Société des Nations aux côtés d’Einstein. Sa règle de méthode est la plus belle phrase du volume :

« Le dernier mot appartient à la plante et aucune preuve ne devrait être acceptée si elle ne porte pas la signature de la plante elle-même. »

Le reste, du meilleur au pire

Marcel Vogel, chimiste chez IBM, jette d’abord l’article de Backster à la corbeille avant de le repêcher, et précise une chose que tout le monde lui fait dire à l’envers :

« Il est extrêmement important que l’on comprenne que la réaction de la plante est, à mon avis, non une manifestation d’intelligence végétale mais la conséquence du fait qu’elle est devenue un prolongement de soi. »

Pierre Paul Sauvin fait avancer un train électrique miniature par le relais d’un philodendron. Karamanov, à Leningrad, donne à un plant de haricot des « mains » puis des « jambes » électroniques qui lui laissent régler sa durée de jour et sa prise d’eau. T. C. Singh joue des raga au veena devant des balsamines et annonce soixante-douze pour cent de feuilles en plus. Chez les Kirlian, à Krasnodar, deux feuilles d’apparence identique donnent deux images, et la plus pâle vient d’une plante malade qui ne présente encore aucun symptôme. Puis vient Findhorn, le sable d’un camping de caravanes de la baie de Moray, le chou rouge de dix-neuf kilos, l’agronome des Nations unies R. Lindsay Robb déclarant que ces résultats ne s’expliquent par aucune méthode de culture biologique connue, et enfin Dorothy MacLean annonçant qu’elle est en contact direct avec les deva. Entre les deux, un cactus japonais aurait appris à additionner jusqu’à vingt, et rien dans la page ne signale que le lecteur vient de changer de monde.

Ce que le livre soutient, et ce qui lui est reproché

Six thèses empilées sans marche d’escalier entre elles. Les plantes sont actives et sensibles, et notre cécité tient à notre échelle de temps. La frontière entre vivant et non-vivant est une convention. Les plantes ont l’équivalent d’un système nerveux, d’une mémoire, d’un langage. Elles perçoivent nos intentions. Cette perception échapperait au champ électromagnétique, puisqu’aucun blindage ne l’arrête. L’homme agirait enfin sur la matière vivante par la pensée. La quatrième est celle qui a fait la fortune du livre, et c’est la seule qu’aucune réplication indépendante n’ait jamais confirmée : l’étude de Horowitz, Lewis et Gasteiger publiée dans Science en 1975 ne retrouve aucune réaction à la mort des crevettes et renvoie les tracés à des artefacts de contact et à une lecture subjective.

Il faut le dire pour une raison qui n’est pas la prudence, mais la clarté. Le livre contient lui-même l’objection, sans la voir : Vogel raconte que ses trois équipes d’étudiants ont toutes échoué et que lui seul a réussi, puis érige cet échec en preuve qu’il faut aimer les plantes pour obtenir un résultat. Le vrai défaut n’est donc pas de se tromper, c’est de servir dans la même typographie et sur le même ton les mesures de Bose validées à Londres en 1920, l’affaire bien réelle des nitrates de Decatur, l’irradiation de photographies aériennes pour tuer les insectes, et des entités angéliques. Le lecteur n’a aucun moyen, à l’intérieur du volume, de faire le tri. L’effet a duré deux générations : en attachant la sensibilité végétale à la parapsychologie, ce livre a rendu le champ infréquentable pour les botanistes, et ceux qui travaillent aujourd’hui sur la signalisation des plantes commencent encore par s’en démarquer.

C’est du grand reportage, il faut lui rendre cela. Tompkins venait du renseignement, Bird du journalisme scientifique, aucun des deux n’était botaniste, et chaque chapitre s’ouvre sur une vitre poussiéreuse ou sur une Volkswagen bleue chargée d’instruments, jamais sur une thèse. L’enchaînement se fait par contiguïté et non par démonstration, ce qui produit une impression de convergence que rien n’argumente.

C’est le premier livre que j’ai lu sur le sujet, et je lui dois deux choses. Bose, que j’aurais mis dix ans à rencontrer autrement. Et la dispute du mot « réponse », en 1901, qui vaut mieux que n’importe quelle plaidoirie quand on vous conteste aujourd’hui le verbe que vous employez.

Lu en janvier 2016. Fiche écrite en 2026.

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