Un pétiole de fougère, une gaine dure qu’on casse avec précaution, et qu’on tire dans les deux sens. Ce qui vient est un filament long, mou, blanc. Bose l’écrit ainsi, page 468 : « I was able to isolate the conducting fibro-vascular threads, which were long, soft, and white in colour, remarkably similar in their appearance to animal nerves. » Les espèces sont nommées, la capillaire commune et Nephrodium molle, et le filament atteint parfois vingt centimètres. Trente minutes dans du sérum physiologique pour effacer l’excitation de la manipulation, sérum glacé si le temps est chaud, chambre humide obligatoire sous peine de voir l’excitabilité monter brusquement puis s’éteindre pour de bon. Ce sont les précautions exactes qu’on prend pour un nerf de grenouille.
C’est le geste central d’un volume de sept cent trente-quatre pages, publié à Londres chez Longmans en 1907, quarante-huit chapitres, quatre cent six figures, et une liste classée de trois cent vingt et une expériences numérotées en fin de volume. L’édition française paraît vingt ans plus tard chez Gauthier-Villars, 55 quai des Grands-Augustins, dans la traduction du Dr Pierre Lehmann. L’éditeur est celui de Poincaré. Bose n’a donc pas été rangé en France au rayon des curiosités.
Ce que contient le livre
La préface, datée de Calcutta en août 1906, annonce le plan et le justifie : « my mode of investigation has thus been determined by the necessary progression from simple to complex ». On part de la réponse moléculaire de la matière, on monte au végétal, puis à l’animal, puis au psychique. C’est l’inverse exact du livre de 1902, où Bose descendait du muscle animal jusqu’au fil d’étain.
Six blocs se dégagent. Les huit premiers chapitres posent les fondations, la réponse électromotrice des plantes et les conditions de sa quantification. Les chapitres IX à XVIII traitent de l’anisotropie et de la mort. Les chapitres XIX à XXVI forment la partie la plus étrange, la feuille considérée comme organe électrique, les peaux, les glandes, la digestion, la sève. Viennent ensuite la lumière et la rétine, puis dix chapitres sur le nerf, qui sont le cœur du livre. Les derniers abordent la sensation, la mémoire, et font le bilan.
Chaque chapitre s’ouvre sur un sommaire d’une phrase qui énumère tout ce qui suit, et la liste classée finale range les 321 expériences par famille avec renvoi de page. Lire les quarante-huit sommaires d’affilée donne la carte complète. Le livre est difficile, mais il est praticable.
Les instruments, et ce qu’ils donnent
Le volume de 1902 tenait sur quatre appareils. Celui-ci en compte une douzaine, dont plusieurs portent des noms forgés sur le sanskrit. Le Kunchangraph vient de kunchan, contraction. Le Shoshungraph enregistre la succion, avec une plume qui suit l’index d’eau d’un tube potométrique, et un compensateur qui laisse entrer l’eau exactement au débit où la plante l’aspire, si bien que la courbe devient horizontale et que le moindre écart se lit. Le Morographe trace une courbe pendant qu’on chauffe continûment le tissu. Le rhéotome, modifié de Bernstein, résout un problème de méthode : le galvanomètre est trop lent pour la variation réelle, alors Bose le court-circuite en permanence et ne le laisse en circuit qu’un centième de seconde, à intervalle réglable après le stimulus, puis reconstruit la courbe vraie point par point.
Le stimulateur thermique est la trouvaille méthodologique du livre. Un fil de platine entoure le tissu sans le toucher, porté au rouge une demi-seconde. Constance du courant, constance de la durée, donc constance du stimulus. Et surtout, quand on veut mesurer une réponse électrique, on ne stimule pas électriquement.
Les chiffres arrivent alors avec une netteté qui surprend. Le point de mort, chapitre XVI, est déterminé sur vingt-quatre spécimens par quatre méthodes indépendantes, la fleur qui s’ouvre ou se ferme, le Morographe sur des styles de Datura et d’Hibiscus, l’inversion électrique sur pétiole de chou-fleur, le renversement de signe de la réponse. Tout converge entre 59 et 60 degrés. Bose s’en étonne lui-même, « it is in the highest degree remarkable that the points of inversion… should so exactly coincide », et il montre que ce point descend à 53 degrés quand la plante sort d’une période de froid. Une plante affaiblie meurt plus tôt, et la mesure le dit.
Le tableau des vitesses de transmission est fait pour être vu. Nerf d’Anodonta, 10 mm par seconde. Nerf d’Eledone, entre 0,5 et 1. Pétiole de Mimosa, 14. Vrille de courge, 5. Et le nerf de fougère isolé, 50. Cinq fois plus vite que le mollusque. Les modificateurs sont mesurés un à un sur Biophytum, l’intensité du stimulus, la fatigue, la température qui fait passer la vitesse de 3,7 à 9,1 mm par seconde entre 30 et 37 degrés, et la direction, centripète et centrifuge différant toujours un peu. Autre chiffre, plus parlant encore : un seul choc thermique de moins d’une seconde suffit à faire répondre le nerf isolé, là où le pétiole entier de la même fougère en réclame une vingtaine pour une réponse molle.
Restent les expériences dont on ne sait pas trop quoi faire, et qui sont inoubliables. Bose met la peau de raisin, la peau de tomate, la peau de grenouille, la peau du cou de tortue, la peau de gecko et la peau humaine intacte sous le même appareil, et conclut qu’elles ne diffèrent pas essentiellement. Il enregistre l’urne de Nepenthes fraîche, puis une autre contenant des insectes capturés, et les compare à un estomac de grenouille. Il relève sur sa propre rétine la période des images consécutives, 3 secondes à huit heures du matin, 5 secondes à quinze heures, 6,5 secondes à vingt-trois heures, et lit là-dedans la fatigue de sa journée. Il branche un téléphone dans le circuit de sa langue, parle dedans, obtient un courant lingual, et note la chose avec un point d’exclamation, « surely a curious instance of the speech of one inducing lingual response in another ».
Les idées, et l’endroit où elles cèdent
Bose énumère lui-même ses cinq points de rupture avec la doctrine reçue. La continuité des tissus contre leur spécificité. Le nerf motile contre le nerf réputé immobile. Les plantes capables de conduire une excitation vraie. La loi de Pflüger fausse hors d’une certaine plage. Et l’influx nerveux non pas simple mais double, ce qui fonderait les deux tonalités de la sensation.
Sa thèse énergétique vaut d’être retenue, parce qu’elle vise l’image dominante de son temps, celle du coup de feu déclenché par la détente. Il répond que la plante n’est pas consumée par les stimuli incessants de son milieu, et que « it is the energy of the environment which is the agent that fashions the microscopic embryo into the gigantic banyan-tree ». Le stimulus est donc en partie conservé, mis en latence, et il ressort plus tard.
Il faut distinguer trois ordres dans ce qu’il démontre. Le premier est structural, il existe dans la plante un tissu conducteur isolable, et c’est solide, c’est une dissection avec une anatomie et des mesures. Le deuxième est fonctionnel, le nerf végétal et le nerf animal se comportent pareillement sous l’éther, l’ammoniac, la tétanisation, et là tout repose sur la ressemblance de forme des courbes. Le troisième descend jusqu’au psychique, la mémoire ramenée à une empreinte latente qu’un stimulus diffus révèle, sur un fil d’étain comme sur une rétine humaine, et c’est ce qui lui a coûté le plus cher. Il ne dit jamais que la plante pense. Il dit que le mécanisme est le même, et que la différence est de degré.
La réception, elle, apprend quelque chose. Le 6 juin 1901, à Londres, Burdon Sanderson déclare en séance que la réponse excitatoire des plantes ordinaires à la stimulation mécanique est une impossibilité, et Bose rappelle l’épisode dans sa préface. Le mémoire lu ce jour-là ne sera jamais publié. Quatre-vingt-dix ans plus tard, un article de Nature établit que la tomate blessée déclenche ses défenses par un signal électrique, et non par transport chimique. Bose est fait chevalier en 1917, élu à la Royal Society en 1920. On aura honoré l’homme longtemps avant d’accepter sa thèse.
Le livre finit sur une phrase qui dit tout son programme : « the dividing frontiers between Physics, Physiology, and Psychology have disappeared ». Ce que j’en ai emporté tient dans le geste du chapitre XXXII, casser la gaine, tirer, et regarder ce qui vient. La théorie est venue après.
Lu en octobre 2016. Fiche écrite en 2026.

