Un jeune Mimosa bien droit dans son pot, la tige maintenue par une pince sans excès de pression. Bose approche un manche d’où dépasse une pointe d’épingle réglable, saillante d’une fraction de millimètre seulement. Il griffe la tige à gauche, entre la deuxième et la quatrième feuille. Les deux tombent, la quatrième au bout de dix secondes pour trente-sept millimètres parcourus vers le haut, la deuxième au bout de vingt secondes pour vingt-huit millimètres vers le bas. Et les feuilles de droite ne bougent pas. Il déplace la griffure sur le côté opposé, et ce sont les feuilles de droite qui s’affaissent, la gauche restant immobile.
Voilà l’ouverture du livre, et voilà aussi tout son programme. Une égratignure qui n’entame pas le bois, qui ne fait sortir aucune goutte de sève, et qui pourtant fait circuler quelque chose dans un canal, avec un côté et une latéralité. Bose insiste, en note et dans le texte : « The scratches, it should be remembered, are purely superficial. » Une expérience plus loin, l’influx atteint la feuille la plus haute à droite, franchit le sommet de la plante et redescend à gauche, du haut vers le bas. Bose en déduit, avant même de prendre son microscope, qu’il existe deux cordons conducteurs opposés qui se rejoignent au sommet.
Un forage, pas un continent
The Nervous Mechanism of Plants paraît à Londres chez Longmans, Green and Co. en 1926, dix-sept chapitres, deux cent dix-huit pages, quatre-vingt-deux illustrations, quatre-vingt-dix-neuf expériences numérotées. Sur la page de titre, Bose n’est plus le professeur du Presidency College qu’il était vingt ans plus tôt : il est Sir Jagadis Chunder Bose, directeur du Bose Research Institute de Calcutta, et la préface est datée d’octobre 1925. En tête du volume, une seule dédicace, sans un mot de commentaire : To my life-long friend Rabindra Nath Tagore.
C’est un livre court, et c’est ce qui le rend lisible. Là où Comparative Electro-Physiology balayait quarante-huit sujets en sept cent trente-quatre pages, celui-ci n’en poursuit qu’un : établir que la plante possède un système nerveux, et que ce système est différencié. L’ordre des chapitres est un raisonnement, pas un catalogue. Ce n’est pas hydro-mécanique, ce n’est pas la sève, donc c’est nerveux ; voici l’anatomie de ce nerf, voici comment on le bloque, voici sa vitesse, voici l’arc réflexe, voici les deux nerfs distincts, voici la strychnine. Chaque chapitre se ferme sur un résumé d’une page, et le dix-septième reprend les seize autres avec les renvois. Un livre conçu pour être vérifié.
La démolition
Le chapitre II est le plus polémique et sans doute le meilleur. Bose y affronte deux théories rivales. Celle de Pfeffer et Haberlandt, pour qui l’excitation n’est qu’une onde de pression, puisqu’elle traverse une portion de pétiole chloroformée ou tuée à l’eau bouillante. Celle de Ricca et de Snow, plus récente, pour qui une blessure du bois libère une substance stimulante que le courant de transpiration va transporter.
Sa réponse à Pfeffer tient dans une comparaison : « The task would almost be as difficult as narcotising a nerve-trunk lying between muscles, by the application of chloroform on the skin outside! » Le chloroforme atteint le phloème externe, le xylème lui barre la route vers le phloème interne, et ce dernier continue de conduire. Contre Snow, Bose sort les chiffres. Cinquante spécimens de Mimosa pudica cultivés dans le terrain de son institut, coupés, les deux bouts plongés dans un tube d’eau et remis en contact : le stimulus, poussé jusqu’à vingt secondes au maximum, ne traverse jamais l’eau. Vingt spécimens pour l’extrait d’entre-nœuds appliqué au bout coupé, sans le moindre effet. Et surtout la vitesse. Snow donne trois millimètres par seconde pour la montée de sève. Bose mesure l’excitation à quatre cents millimètres par seconde dans les pétioles les plus fins, par une journée d’avril à trente-trois degrés à Calcutta.
Les trois expériences de colorant, elles, sont d’une élégance qui force l’admiration, parce qu’elles comparent les deux vitesses sur le même spécimen. Sur Biophytum sensitivum, le bleu de méthylène est à la fois stimulant et traceur : l’influx descend soixante millimètres en trente secondes, à contresens de la sève, et referme les folioles du centre vers l’extérieur. Coupe longitudinale au microscope : le colorant, lui, a migré de trois dixièmes de millimètre au maximum. Deux cents fois moins vite. Sur Mimosa pudica, une goutte d’acide chlorhydrique fait tomber sept feuilles en quarante secondes sur cent vingt millimètres, et le nitrate d’argent révèle que l’acide n’a pas bougé de son point d’application.
Les instruments
Bose est d’abord un constructeur d’appareils, et le livre en présente deux qui méritent d’être connus. L’Enregistreur résonnant règle un problème de frottement : un stylet qui traîne sur la plaque fausse les temps courts, alors Bose fait vibrer le sien par électro-aimant, accordé à dix, cent ou deux cents fois par seconde, si bien qu’il ne touche la surface que par contacts intermittents. Le tracé devient une suite de points, chaque intervalle valant cinq millièmes de seconde, et Bose note qu’il n’est pas difficile d’en lire le cinquième. D’où sa formule : « The plant-record or phytogram is also its own chronogram. » La courbe se chronomètre elle-même.
L’autre est la sonde électrique, et c’est peut-être la plus jolie idée du volume. Une aiguille isolée sauf à la pointe extrême, reliée à un galvanomètre, enfoncée dans le pétiole par pas de cinq centièmes de millimètre, pendant qu’on stimule périodiquement un sous-pétiole. Bose file lui-même l’analogie : le pétiole est un câble, le conducteur est dans une gaine isolante, on va donc chercher les messages en poussant la sonde. Détail de protocole, la piqûre elle-même excite, il faut attendre un quart d’heure que ça retombe. Et c’est par accident que la découverte anatomique du livre arrive : la sonde donne deux maxima, un en dehors du xylème, un en dedans. Bose confirme à la coloration, hématoxyline puis safranine, les deux phloèmes virant au violet profond quand le xylème vire au rouge. Le faisceau est bicollatéral, il y a un phloème interne, et personne ne l’attendait là.
L’arc réflexe
Le résultat que Bose présente comme la raison d’être de son livre arrive au chapitre XV. Le pulvinus, ce renflement moteur à la base de la feuille, n’a pas deux moitiés fonctionnelles comme on le croyait, mais quatre quadrants, donc quatre effecteurs, chacun relié nerveusement à un sous-pétiole déterminé. Bose tétanise pendant une seconde le milieu du premier sous-pétiole, en prenant soin de glisser une tige garnie de coton cinq millimètres sous le pétiole pour amortir la chute et éviter une excitation parasite. L’influx afférent remonte, la feuille tombe. Puis, au centre, il repart par un autre chemin vers le deuxième sous-pétiole, dont les folioles se ferment en série.
Les deux chiffres sont la clef de tout. Trajet afférent, dix-huit secondes. Trajet efférent, sur la même distance, trois secondes. Six fois plus vite après réflexion. Bose écrit que tout se passe comme si une décharge d’énergie avait lieu au centre, l’influx sortant devenant bien plus intense que le faible signal qui l’a provoqué. Le chapitre suivant apporte la preuve directe de la séparation des voies : sur le même nerf, une griffure superficielle qui n’atteint que le phloème externe met vingt-deux secondes, une épingle poussée jusqu’au phloème interne en met trois virgule six, moyennes établies sur dix spécimens. Le phloème externe est le nerf sensitif, l’interne est le nerf moteur.
Suit la strychnine, et Bose avoue lui-même sa surprise : « The results of some of the successful experiments on the action of strychnine on plant-nerve were as astonishing as they were unexpected. » À une dilution d’un pour dix mille, appliquée vingt minutes, le blocage entre terminaisons nerveuses est entièrement levé, et les trois autres sous-pétioles répondent simultanément, temps perdu nul. Une vingtaine d’expériences réussies, « too consistent to be ignored », et beaucoup d’échecs qu’il reconnaît.
Ce que le livre ne fait pas
Aucun mysticisme, aucune conscience végétale, aucune émotion. Le vocabulaire de la sensibilité y est strictement technique, sensory désignant un influx afférent et rien d’autre. Deux échappées seulement, la dédicace à Tagore, et une page où Bose se demande à quoi sert la chute des feuilles. Il refuse l’explication reçue, celle du bétail qu’on effraie, au motif que « the cow is not sufficiently intelligent to take notice of the movement of the leaf ». Il propose autre chose : sur une longue tige rampante, l’influx parcourt toute la plante, et une plaque de vert vif se transforme d’un coup en fines lignes d’un gris terne, invisibles contre le sol sombre. Un camouflage.
Le paragraphe final du livre est d’une prudence qui l’honore. Oui, les plantes vasculaires possèdent un système nerveux bien défini, oui l’excitation est conduite par le phloème et se modifie par les mêmes moyens que chez l’animal, oui l’on peut suivre la transformation du sensitif en moteur. Mais aucune structure comparable au ganglion nerveux animal n’a été découverte dans le pulvinus, et Bose se contente d’espérer que les faits physiologiques recevront un jour leur vérification histologique. Il n’a pas eu tort de le dire ainsi.
Un mot sur la réception, parce qu’elle apprend quelque chose. Le grief principal fait à Bose de son vivant, par John Burdon-Sanderson, était terminologique : il écrivait response là où il aurait fallu écrire reaction, ce qui accordait trop d’agentivité à la plante. Augustus Waller a demandé le rejet d’un de ses manuscrits, et la Royal Society a refusé de publier ses travaux sur la réponse électrique des plantes pendant plus d’une décennie. La même institution l’a élu Fellow en 1920, premier Indien admis dans les sciences. On a honoré l’homme en refusant longtemps sa thèse. Le point le plus intéressant est que la querelle n’a pas changé de nature : parler de signalisation électrique végétale ne pose plus problème depuis qu’un article de Nature l’a établi en 1992 sur la tomate blessée, mais parler de système nerveux reste contesté, exactement comme du temps de Burdon-Sanderson.
L’édition française, « Le Mécanisme nerveux des plantes », paraît chez Gauthier-Villars en 1931, cinq ans après l’original, dans une traduction d’Édouard Monod-Herzen. Curiosité qui vaut d’être signalée, le traducteur n’était pas un scientifique mais un décorateur, spécialiste de la gravure sur métal et bibliothécaire de l’École des arts décoratifs. Il a porté trois des quatre volumes français de Bose, et son fils l’a rejoint sur le dernier.
Ce que j’en retiens pour ma part tient en une phrase de Bose, celle qu’il place au chapitre XV et qui renverse toute la hiérarchie habituelle : l’influx végétal étant mille fois plus lent que l’animal, on y voit des choses que le nerf de grenouille va trop vite pour montrer. La lenteur comme instrument. C’est peut-être ce que la plante a de mieux à nous apprendre.
Lu en novembre 2016. Fiche écrite en 2026.

