Calcutta, dans les années vingt. Une feuille de mimosa est attachée par un fil à un levier monté sur des paliers en pierre précieuse, et toutes les quinze minutes une bobine d’induction lui envoie un choc rigoureusement identique. La feuille tombe, se relève, et la pointe de fil recourbée qui sert de stylet grave sa courbe sur une plaque de verre enfumée. Les réponses se suivent, égales. Puis l’une d’elles s’affaisse, sans raison. Bose lève les yeux vers la fenêtre et voit un lambeau de nuage passer devant le soleil. La plante avait perçu l’assombrissement qu’il n’avait pas remarqué.
C’est le genre de scène dont ce livre est fait. Publié en anglais en mai 1927, traduit chez Gauthier-Villars en 1934, il compte vingt-sept chapitres courts, deux cent trente-six pages et cent vingt illustrations. La préface est datée du Bose Institute, en octobre 1926. La dédicace tient en trois lignes, à sa femme, « who has stood by me in all my struggles ». Bose annonce d’emblée un ouvrage de vulgarisation, « a connected and popular account », et il prévient qu’il emmènera son lecteur pas à pas, dans l’ordre où les choses lui sont apparues. Aucun tableau de mesures, presque aucune note, pas de bibliographie. Les chiffres arrivent dans le fil de la phrase, un ou deux par expérience.
Un autographe, et pourquoi ce mot
Tout part de la graphologie, que Bose traite avec une ironie mesurée avant de basculer sur un exemple précis. Il existe à Hatfield House des documents signés par Guy Fawkes, et ceux qui les ont vus déclarent qu’une variation sinistre affecte ces signatures. D’où le saut : « perhaps the plant can be induced to give us its own autograph which would similarly reveal its internal condition ».
Le programme qui suit est le plan du livre entier, en trois temps. Trouver la force qui fera signer le végétal. Convertir ce signal en une écriture lisible. Puis apprendre nous-mêmes le sens de cet hiéroglyphe. Et il pose son critère de preuve, qui commande tout le reste : « insisting that the only evidence which can be accepted is that which bears the plant’s own signature ».
Ce n’est pas une coquetterie de titre. C’est une contrainte technique féroce, et chaque appareil du livre résout un problème de la même famille, celui de ne pas peser sur ce qu’on mesure. Le muscle animal tire fort, donc le frottement du stylet contre le verre ne le gêne pas. La mimosa tire faiblement, et la pression de la pointe suffit à modifier le mouvement qu’on prétend enregistrer. Bose invente alors le Resonant Recorder : le stylet est accordé pour vibrer cent fois par seconde, comme la corde d’un violon qui répond à celle d’un autre violon, et il ne touche plus la surface qu’en une succession de petits coups. Le frottement disparaît, et le bénéfice est double, puisque le tracé devient une suite de points dont l’écart mesure lui-même le temps. Un centième de seconde par point, un millième sur les modèles fins. C’est ainsi qu’il chronomètre la période latente d’une feuille : le choc au trait vertical, dix points sans rien, le mouvement au quinzième. Soixante-quinze millisecondes.
Reste l’homme. Bose l’expulse du dispositif, et il l’écrit noir sur blanc : la plante doit être excitée automatiquement par un stimulus absolument constant, produire son propre enregistrement, traverser sa récupération et recommencer le cycle « without assistance or interference at any point on the part of the observer ».
Ce qu’il fait dire aux plantes
Le livre est une longue enquête à instruments. La mimosa passe au Sleep-Recorder, un montage qui l’interroge d’heure en heure pendant vingt-quatre heures, la tige plongeante ne trempant dans la cuve de mercure que deux dixièmes de seconde pour que le choc reste identique toute la nuit. Résultat : excitabilité maximale de midi à quinze heures, ce que Bose appelle « the office hour », réveil progressif à partir de huit heures avec cette légende, « Note the human way in which it is trying to rouse itself gradually », et un sommeil profond qui se prolonge après le lever du soleil. La mimosa, conclut-il, a devancé la vie dissipée des Babylones modernes que sont Londres, Paris et New York.
Les drogues occupent un chapitre entier. Le gaz carbonique fait suffoquer la plante enfermée dans sa chambre de verre, et la légende du tracé dit : « Note the gasp of relief when fresh air is introduced! » L’éther endort et laisse revenir, le chloroforme à forte dose abolit tout et projette un spasme brutal vers le haut, l’alcool exalte puis déprime, avec la seule vraie blague du livre sur la démarche titubante qu’on pourrait exploiter dans une conférence de tempérance. Et déjà s’impose la loi qui traverse l’ouvrage : une dose minuscule produit généralement l’effet diamétralement opposé à celui d’une grande dose.
Le chapitre le plus romanesque est celui du palmier de Faridpore. Un dattier adulte, couché par une tempête à soixante degrés, se relevait chaque matin et s’inclinait chaque soir à l’heure des cloches du temple. Les pèlerins venaient, on lui prêtait des guérisons, et le propriétaire craignait que le pouvoir de l’arbre ne s’évanouisse au contact profane d’instruments d’aspect étranger. Bose lève l’objection en garantissant que l’appareil a été fabriqué en Inde et qu’il sera posé par son assistant, fils de prêtre. L’enregistrement continu détruit l’observation courante sans détruire le fait : l’arbre n’est jamais au repos, son maximum d’érection est à sept heures du matin et sa chute maximale à quinze heures quinze, donc pas exactement à l’heure de la prière. La courbe du mouvement est presque une réplique de la courbe thermique inscrite sur la même plaque, avec un retard dû à l’inertie du tronc. Restait à prouver que le mouvement était vivant et non physique. Un an plus tard, pendant une conférence que présidait le gouverneur du Bengale, un télégramme arrive de Faridpore : « the palm-tree is dead and its movements have ceased ».
Vient ensuite ce qui n’existait dans aucun livre antérieur de Bose, le crescographe. La pointe d’une pousse avance d’environ un cent-millième de pouce par seconde, la moitié d’une longueur d’onde du sodium. Deux leviers en cascade amplifient dix mille fois. Puis Bose imagine de faire descendre la plante exactement à la vitesse où elle monte, comme un télescope compense la rotation de la Terre, et l’enregistreur pointille alors une horizontale que la moindre variation rompt. Enfin il tente un troisième levier, échoue à cause du poids et du frottement, et cet échec le force à la trouvaille : « Material contact having proved unworkable, I had to discover a new method of linking which would be immaterial and therefore frictionless. » Le lien devient magnétique, sans contact, et l’amplification monte de dix à cent millions. En conférence, par un hiver anglais, des plantes en hibernation sont tirées de leur léthargie et leur croissance s’affiche par un trait de lumière qui parcourt une échelle de dix pieds en douze secondes.
Le reste est une physiologie complète. Le Death-Recorder inscrit la mort en fonction de la température, avec ce spasme convulsif à soixante degrés au-delà duquel il n’y a plus de retour. Le venin de cobra arrête le pouls de la plante à un pour cent, et l’accélère à une partie pour cent mille. Une sonde de platine dans un capillaire de verre, enfoncée par pas de cinq centièmes de millimètre, va chercher le nerf comme on met un câble sous-marin sur écoute, et trouve non pas un conducteur mais deux, le phloème externe et un phloème interne insoupçonné. D’où l’arc réflexe du chapitre XXVI, l’influx sensoriel qui entre par un nerf et l’influx moteur qui repart par l’autre, six fois plus vite. Et l’image la plus juste du livre, la feuille qui s’oriente par quatre influx coordonnés, « like an anchored moth which turns towards the light ».
Les idées, y compris les fragiles
La thèse centrale n’est pas qu’il existe des plantes sensibles. C’est qu’il n’en existe pas. La mimosa est seulement démonstrative, parce que la moitié inférieure de son pulvinus est quatre-vingts fois plus sensible que la supérieure et que le déséquilibre se voit. Ailleurs, les contractions opposées s’annulent et rien ne bouge. « Its seemingly rigid trunk is really a gigantic pulvinoid. »
Vient ensuite la plus originale, celle qui dissout la spontanéité. Puisque la foliole obéit au tout ou rien, l’énergie excédentaire d’un stimulus fort est stockée, et elle ressort plus tard en pulsations rythmiques. « The internal stimuli for such automatic movements are, in reality, external stimuli which have become trapped. » Bose le vérifie dans les deux sens, en rendant rythmique une plante ordinaire et en éteignant la plante télégraphe qu’il coupe des énergies de son milieu.
Il faut dire aussi ce qu’il ne fait pas. Au chapitre III, il pose franchement la question de la conscience, cite longuement Bergson sur la conscience coextensive à la vie, puis il s’écarte : « Leaving aside metaphysical questions on which authorities are so greatly divided, we shall deal with experimental facts and their implications. » Il garde le critère de Bergson et passe le reste de l’ouvrage à montrer que le végétal y satisfait. Le dernier chapitre, sur le pouvoir de la volonté d’orienter les molécules d’un nerf, est ouvertement spéculatif et c’est le plus daté. Le livre a un autre défaut, réel : il n’oppose jamais d’objection sérieuse à lui-même. Le mémoire de 1902 anticipait les critiques et y répondait par un montage supplémentaire, celui de 1927 affirme. C’est le prix du format populaire.
Une controverse mérite pourtant d’être rapportée, parce qu’elle instruit. Ce qu’on a reproché à Bose à Londres n’était pas d’abord ses mesures, c’était son vocabulaire. John Burdon-Sanderson lui a reproché d’écrire response là où il fallait, selon lui, écrire reaction, au motif que le premier mot accordait trop d’agentivité au végétal. La Royal Society a refusé de publier ses travaux sur la réponse électrique des plantes pendant plus d’une décennie, avant de l’élire parmi ses membres en 1920. Et l’existence de signaux électriques de signalisation chez des plantes ordinaires, précisément ce qu’on lui refusait, a été établie par un article de Nature en 1992 sur la tomate blessée, transport phloémien totalement bloqué et signal électrique passant quand même.
Un mot sur l’objet français, parce qu’il est beau. Gauthier-Villars, l’éditeur de Poincaré, a publié six Bose entre 1926 et 1934. Celui-ci est le dernier, et il est traduit à quatre mains par Édouard Monod-Herzen, décorateur et théoricien de la forme, et par son fils Gabriel, physicien nucléaire qui rejoindra l’ashram de Pondichéry. Une famille aura porté Bose en français sur deux générations.
Ce que j’en ai gardé tient en un mot, et c’est le titre. Un autographe, ce n’est pas un graphique tracé par un homme qui regarde. C’est une trace sans main humaine entre l’être et sa signature. Bose a passé quarante ans à faire sortir l’observateur du circuit, et il a trouvé pour finir que le vrai laboratoire n’était pas la salle aux instruments.
‘And beyond that arch, the Laboratory merges imperceptibly into the Garden, which is the true laboratory for the study of Life. […] Everywhere they will transcribe in their own script the history of their experience.’
Lu en novembre 2016. Fiche écrite en 2026.

