Bose en français, quatre volumes de toile brune


Média / mardi, décembre 13th, 2016

Ils sont arrivés séparément, achetés chez des libraires différents, et ils se ressemblent tous. Toile brune, dos lisse, format modeste, le genre de reliure d’éditeur qu’on faisait par milliers dans les années vingt et qui a tenu quatre-vingt-dix ans sans se plaindre. Le papier a jauni par les bords, il reste blanc au centre, et il craque un peu quand on ouvre grand. En haut à gauche de la page de garde du premier, une signature à l’encre, celle d’un ancien propriétaire, tracée d’une main sûre. Je ne sais pas qui c’était. Je sais seulement qu’il a acheté ce livre avant moi, et que le livre a survécu à sa bibliothèque.

Sur les quatre couvertures, le même nom, dans une transcription qu’on n’emploie plus : Jagadis Chunder Bose. Et sous le nom, la même adresse d’éditeur, répétée d’un volume à l’autre comme une adresse d’ami. Gauthier-Villars, 55 quai des Grands-Augustins, Paris 6e.

Je les ai lus d’affilée, à l’automne 2016, dans l’ordre où ils me tombaient sous la main plutôt que dans l’ordre des dates. Ce que je cherchais dedans, c’était de la méthode. Ce que j’y ai trouvé en plus, sans le chercher, c’est une histoire française.

Ce qu’il y a dans la pile

Réactions de la matière vivante et non vivante, traduit par Édouard Monod-Herzen, 1926.

Électrophysiologie comparée, traduit par le Dr Pierre Lehmann, 1927.

Le Mécanisme nerveux des plantes, traduit par Édouard Monod-Herzen, 1931.

Les Autographes des plantes et leurs révélations, traduit par Édouard et Gabriel Monod-Herzen, 1934.

Huit ans de travail, donc, et une maison qui ne lâche pas le morceau. Il en manque deux à mes rayons, que la BnF recense chez le même éditeur et que je n’ai pas encore trouvés : la Physiologie de l’ascension de la sève, traduite par Nicolas Deniker en 1927, et La physiologie de la photosynthèse, traduite la même année par J. et M.-L. Dufrenoy, avec une préface de Louis Mangin.

Six volumes en français, entre 1926 et 1934. Ce n’est pas une curiosité éditoriale, c’est une entreprise.

L’éditeur, et ce que ça veut dire

Gauthier-Villars n’était pas une officine d’ésotérisme. C’était la maison scientifique française par excellence, celle de Poincaré, celle des grands traités de mathématiques et de physique, la référence qu’on cite sans avoir besoin de la présenter. Publier six volumes de Bose sur ce catalogue, c’était le ranger avec les sciences dures, pas avec les singularités.

Le préfacier du volume sur la photosynthèse dit la même chose autrement. Louis Mangin a dirigé le Muséum national d’histoire naturelle de 1919 à 1931. Il était membre de l’Académie des sciences, et il en a été le président en 1929. Quand un homme de cette position accepte de signer l’entrée en matière d’un livre, il ne fait pas un geste privé, il engage une institution.

Rien de tout cela ne sort de nulle part. Bose avait fait une communication à la Société française de physique le 5 avril 1902, publiée la même année au Journal de Physique, tome 1, pages 481 à 491. Il a siégé au Comité de coopération intellectuelle de la Société des Nations de 1924 à 1931, et l’institut de ce comité était à Paris. Il a donné une conférence à la Sorbonne en 1926, ce dont il reste une photographie de presse de l’Agence Meurisse, conservée à la BnF. Un homme debout, une salle, un jour de 1926.

Qui traduit, et c’est là que ça devient intéressant

On regarde rarement les traducteurs. Ici, ils racontent presque tout.

Édouard Monod-Herzen signe deux volumes et demi de la série. Ce n’est pas un physiologiste. C’est un décorateur, spécialiste de la gravure sur métal, bibliothécaire de l’École nationale supérieure des arts décoratifs. Il a publié Science et esthétique en 1925, puis des Principes de morphologie générale chez Gauthier-Villars en 1927, la même maison, la même année que deux des Bose. Il correspondait avec le mathématicien Vito Volterra, et avec Freud.

Prenez la mesure de ce que ça dessine. Un homme qui pense les formes, qui travaille le métal, qui range des livres d’art, et qui passe des années à faire entrer en français la physiologie électrique du végétal. Le pont entre l’esthétique et la mesure, il ne l’a pas théorisé de loin, il l’a traversé à pied, page après page.

Gabriel Monod-Herzen est son fils, et il cosigne le dernier volume, celui de 1934. À ce moment-là, il a trente-cinq ans et il travaille sur les neutrons. Sa thèse, « Recherches sur les neutrons », paraît l’année suivante aux Annales de Physique. Il est aussi membre de la Société théosophique. Treize ans plus tard, il cosigne avec Pavitra le Message of Sri Aurobindo and his Ashram, publié à Pondichéry en 1947.

Autrement dit, il traduit Bose exactement à la charnière de ses deux vies. Derrière lui la physique nucléaire, devant lui l’Inde spirituelle, et au milieu, sur sa table, un savant bengali qui branche des électrodes sur des plantes et enregistre leurs réponses. On ne peut pas rêver mieux placé.

Nicolas Deniker, qui traduit l’ascension de la sève, vient d’un tout autre côté. C’était un poète du premier cercle d’Apollinaire, cofondateur du Festin d’Ésope, et fils du bibliothécaire en chef du Muséum. Un poète de la bande à Apollinaire traduisant un traité sur la montée de l’eau dans les tiges, c’est un raccourci que je n’aurais pas osé inventer.

Reste Pierre Lehmann, du volume de 1927. Il s’agit probablement du docteur en médecine électrophysiologue (1886-1960) que recensent les notices de la BnF, mais je n’ai pas de quoi l’affirmer. Je le laisse en suspens plutôt que de le trancher.

Ce qu’il en reste

Additionnez tout. L’éditeur de Poincaré. La préface du président de l’Académie des sciences. La Sorbonne. La Société des Nations. Un fils de bibliothécaire du Muséum, un poète d’Apollinaire, un décorateur correspondant de Freud, un physicien des neutrons. Huit ans de traductions suivies. La France n’a pas reçu Bose au rayon des curiosités, elle l’a reçu par la grande porte, et plusieurs fois.

Et pourtant. Cherchez son nom aujourd’hui dans une conversation ordinaire sur les plantes, vous ne le trouverez pas. Ses six volumes français dorment chez des bouquinistes à quelques euros pièce. Les questions qu’il posait, sur la continuité des réponses entre le vivant et le non-vivant, sur la fatigue d’un tissu qu’on stimule trop, sur ce qu’un tracé enregistre exactement, reviennent depuis dix ans dans les revues et dans les colloques, présentées comme neuves. Elles ont un siècle. Il y a de bonnes raisons de les reposer, il n’y en a aucune de faire semblant qu’elles n’ont jamais été posées.

C’est aussi pour cela que ces quatre volumes ne quittent pas mon bureau. Quand je cherche comment brancher une plante sans l’épuiser, je relis Bose avant de relire n’importe qui d’autre.

Lu en automne 2016. Billet écrit en 2026.

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