Un forestier gratte au couteau une vieille souche de hêtre, dans une forêt communale de l’Eifel. La souche est large, entre 1,20 et 1,50 mètre de diamètre, et l’arbre qui la surmontait a été abattu il y a quatre à cinq siècles. Sous la surface, le bois est vert. De la chlorophylle, donc du vivant, dans un moignon qui n’a plus une feuille depuis quatre cents ans. Un tronc sans houppier ne peut rien photosynthétiser, il ne peut donc pas se nourrir seul. La conclusion que Wohlleben en tire ouvre son livre : les hêtres alentour maintiennent cette souche en vie, ils lui envoient une solution sucrée par les racines et par le réseau de champignons qui les relie. Il compare ce comportement à celui des éléphants, qui rechignent à abandonner leurs morts.
C’est par là qu’il faut entrer dans La Vie secrète des arbres, paru en allemand en 2015 et traduit en français par Corinne Tresca aux Arènes en mars 2017. Deux cent soixante-douze pages, et une machine de guerre éditoriale : 320 000 exemplaires écoulés en Allemagne dès janvier 2016, plus d’un million dans le monde, trente-deux langues, 250 000 lecteurs en France.
Trente-six chapitres, aucune partie
Le livre n’a pas d’architecture apparente. Il enchaîne trente-six chapitres courts, cinq à huit pages chacun, autonomes, qu’on peut lire dans le désordre. Amitiés, langage des arbres, sécurité sociale, amour, école, hibernation, burn-out, enfants des rues, immigrants : les titres eux-mêmes annoncent le parti pris.
Le mouvement d’ensemble va du social au politique. Les dix premiers chapitres décrivent les liens entre arbres. Le ventre du livre traite de physiologie et de fonctions d’écosystème, l’eau qui monte, le stockage du carbone, la forêt comme pompe. Le dernier tiers change de ton et décrit les pathologies de la forêt gérée par l’homme, pour finir en plaidoyer. L’édition anglaise ajoute une préface de Tim Flannery et une postface de la chercheuse Suzanne Simard, dont Wohlleben s’appuie directement sur les travaux.
Ce qu’il raconte
La matière est d’abord celle d’un homme de terrain, et c’est ce qui donne au livre sa saveur. Wohlleben n’est pas chercheur. Il est entré au service forestier de l’État en 1987, après l’école forestière de Rottenburg am Neckar, et il gère depuis 2006 les 1 200 hectares de la forêt communale de Hümmel, un village de Rhénanie-Palatinat à une heure de Cologne. En 2002 il y ouvre un cimetière-forêt, où l’on inhume des urnes au pied d’arbres bicentenaires, ce qui rapporte de l’argent sans qu’on coupe rien. Quatre ans plus tard, la commune rompt avec l’administration régionale et l’embauche directement. Il supprime les insecticides, remplace les engins lourds par des chevaux de débardage, laisse la hêtraie s’ensauvager. En deux ans, la forêt passe du déficit au bénéfice.
Les scènes qu’il rapporte tiennent de l’observation patiente. Devant deux hêtres énormes accolés, il fait remarquer que leurs branches maîtresses s’écartent l’une de l’autre, comme pour ne pas se voler la lumière, alors que leurs racines sont soudées. Il ajoute que si l’un des deux meurt, l’autre le suit souvent de peu. Il en parle en ces termes à un journaliste du Smithsonian : « Ces deux-là sont de vieux amis. Ils sont très prévenants dans le partage de la lumière, et leurs systèmes racinaires sont étroitement connectés. »
Le reste vient de travaux publiés, qu’il raconte plutôt qu’il ne les cite dans le corps du texte. L’exemple le plus efficace du livre est africain. Quand une girafe broute un acacia à ombelle, l’arbre émet de l’éthylène. Les acacias voisins captent le gaz et chargent aussitôt leurs feuilles en tanins, en quantité suffisante pour rendre malade un gros herbivore, voire le tuer. Et les girafes le savent : elles broutent face au vent, ou bien, quand l’air est calme, elles s’éloignent d’une centaine de mètres avant d’attaquer l’arbre suivant, soit plus loin que ne porte l’éthylène en air immobile. Trois espèces qui se lisent mutuellement.
Même logique sous nos latitudes. Ormes et pins attaqués par des chenilles défoliatrices identifient la salive de l’insecte, puis émettent des phéromones qui attirent des guêpes parasitoïdes, lesquelles pondent dans les chenilles dont les larves les dévorent de l’intérieur. Wohlleben s’appuie aussi sur une étude de l’université de Leipzig et du Centre allemand de recherche intégrative sur la biodiversité : l’arbre fait la différence entre une branche mordue par un chevreuil, à quoi il répond en rendant ses feuilles mauvaises au goût, et une branche cassée par une main humaine, à quoi il répond simplement en cicatrisant. Le végétal ne réagit pas à la blessure, il réagit à qui la lui inflige.
Vient le fameux réseau. Les radicelles se soudent à des filaments fongiques microscopiques, les champignons prélèvent au passage près de 30 % du sucre produit par photosynthèse, et en échange ils prospectent le sol pour l’azote, le phosphore et les minéraux. Wohlleben renvoie là aux travaux de Simard. Il décrit aussi la circulation interne : des signaux électriques qui progressent à environ un centimètre par minute, les recherches d’Edward Farmer à Lausanne sur un système de signalisation par variations de voltage dont la forme évoque un système nerveux animal, et celles de Monica Gagliano en Australie occidentale sur des crépitements racinaires à 220 hertz, que le livre donne pour inaudibles à notre oreille.
Le chapitre que je trouve le plus juste est celui de l’école. Sous le couvert d’une vieille hêtraie, il ne reste que 3 % de la lumière. Wohlleben regarde les jeunes hêtres comme des élèves. Celui qui se tord pour attraper une trouée est le cancre, il mourra. Celui qui pousse deux longues branches latérales fait un calcul désespéré qui le déséquilibrera. La contrainte enseigne la lenteur, et la lenteur fait les arbres qui durent.
La thèse, et le pari de la langue
Cinq idées portent l’ensemble. La forêt est un superorganisme et non une collection d’individus, les arbres denses vivant plus vieux et plus sains que les arbres artificiellement espacés. Les arbres communiquent, par trois canaux, chimique dans l’air, chimique et nutritif dans le sol, électrique dans les tissus. La sylviculture industrielle les rend malades parce qu’elle les coupe de ce réseau, et c’est là que la description bascule en plaidoyer. Les vieux arbres sont un capital écologique bien plus qu’un capital sur pied. Enfin, et c’est le point délicat, il faut une langue humaine pour dire tout cela.
Cette dernière idée n’est pas un accident de plume, c’est une stratégie revendiquée. Il l’a expliquée au New York Times : « J’utilise un langage très humain. Le langage scientifique retire toute l’émotion, et les gens ne le comprennent plus. Quand je dis « les arbres allaitent leurs enfants », tout le monde comprend immédiatement ce que je veux dire. » D’où les amitiés, l’école, la sécurité sociale, le burn-out. Chaque chapitre part d’une scène en forêt, passe par une explication physiologique, se termine sur une pointe. Aucune figure, aucun tableau, aucune note visible dans le texte, les références étant reléguées en fin de volume. C’est le rythme d’une visite guidée, ce qui n’a rien d’étonnant puisque le livre est né des visites qu’il commentait, et que c’est sa femme Miriam qui l’a poussé à écrire.
Ce parti pris lui a valu une bagarre. Une pétition allemande, intitulée « Auch im Wald: Fakten statt Märchen, Wissenschaft statt Wohlleben », a rassemblé 4 516 signatures venues de vingt-quatre pays. Les sources ne s’accordent ni sur son initiateur ni sur sa date de lancement. Le détail qui vaut d’être noté, c’est qu’elle ne s’adressait pas à Wohlleben mais aux journaux et aux radiodiffuseurs allemands, à qui elle reprochait leur absence d’esprit critique. Wohlleben, lui, résume ainsi ses adversaires : « Ils ne contestent pas mes faits parce que je cite toutes mes sources scientifiques. Ils disent que je suis « ésotérique », ce qui est un très gros mot dans leur culture. »
Une objection mérite pourtant d’être connue, parce qu’elle apprend quelque chose de précis. En février 2023, Justine Karst, Melanie Jones et Jason Hoeksema publient dans Nature Ecology & Evolution une revue serrée du réseau mycorhizien commun. Leur troisième conclusion est nette : l’idée que des arbres mûrs enverraient préférentiellement ressources et signaux de défense à leur propre descendance ne repose sur aucune preuve publiée et évaluée par les pairs. Le réseau existe, le transfert de ressources reste discuté, la préférence maternelle n’est pas établie. Ce n’est pas rien de le savoir avant de citer le livre en public.
Ce que je garde, moi, c’est la souche verte. Un organisme qui ne produit plus rien et que ses voisins nourrissent quand même, voilà un fait de terrain qui ne se laisse pas ranger dans la case du réflexe. Et je dois à ce livre quelque chose de très concret : sans lui, les salles où je fais entendre les plantes seraient trois fois plus vides. Il a ouvert la porte, des lecteurs sont entrés par là, ils y arrivent avec l’idée que la forêt s’adresse à quelqu’un. Reste à leur donner à écouter autre chose qu’une métaphore.
Lu en avril 2017. Fiche écrite en 2026.

