« Les arbres, entre visible et invisible, ou pourquoi Ernst Zürcher a fait abattre 576 arbres »


Média / mardi, novembre 21st, 2017

Du 6 octobre 2003 au 18 mars 2004, tous les lundis et tous les jeudis, à dix heures du matin, une équipe abat trois arbres tirés au sort. Quarante-huit dates, vingt-quatre semaines, sans jamais sauter un rendez-vous. Quatre cent trente-deux épicéas répartis sur trois sites suisses, Château-d’Œx dans le canton de Vaud sur un ancien pâturage, Bergün dans les Grisons en régénération naturelle, Marchissy et Begnins en forêt plantée. Et cent quarante-quatre châtaigniers dans un taillis de Quartino, au Tessin. Sur chaque arbre couché, on prélève deux rondelles de sept centimètres et demi à cinquante centimètres du sol, deux autres à quatre mètres cinquante. On y taille des cubes de vingt millimètres de côté et des prismes, dans l’aubier et dans le duramen. On pèse, on mesure, on sèche une semaine à vingt degrés sous soixante-cinq pour cent d’humidité relative, puis on passe à l’étuve à cent trois degrés jusqu’à poids constant. Rien que pour la densité relative, quatre mille trente-deux valeurs.

Tout ça pour vérifier un dicton de bûcheron.

C’est l’expérience centrale du livre d’Ernst Zürcher, et elle dit assez bien ce qu’il est. Ingénieur forestier formé à l’ETH Zurich, docteur en biologie et en anatomie de l’arbre, il a enseigné à l’EPFL et il est professeur émérite de sciences du bois à la Haute école spécialisée bernoise, sur le site de Bienne. Ce n’est pas un dissident, c’est un homme en poste qui a choisi de travailler sur des objets que sa profession regarde de travers.

Ce qu’il y a dedans

Deux cent quatre-vingts pages, sept chapitres longs, chacun découpé en une dizaine de sections, plus un appareil de notes, une bibliographie de quinze pages et des annexes. Francis Hallé signe la préface, Bruno Sirven la postface. La dédicace va aux Nations Premières et aux peuples autochtones porteurs d’un « autre savoir », ainsi qu’à l’ethnologue Bruno Manser, disparu alors qu’il rejoignait les nomades penan de Sarawak.

Le parcours démarre par les arbres sacrés et les peuples de l’arbre, avec l’if comme fil conducteur, les sites mégalithiques, la toponymie celte, le savoir des druides. Vient ensuite la matière : structures et formation du bois, résineux et feuillus, anatomie, face cachée de la photosynthèse. Puis un chapitre court sur la polarité et la spiralité, où le nombre d’or croise le flux sanguin humain. Le quatrième chapitre est le cœur battant du livre, la chronobiologie : rythmes lunaires, quatre éléments et constellations, trois pionnières oubliées de la chronobiologie lunaire, marées vertes, pouls des bourgeons, bioélectricité. Le cinquième traite du bois comme matériau, dates d’abattage, construction, feu. Le sixième s’appelle « Messages subtils » et parle des odeurs, de la prédiction du temps, des arbres-antennes et du géomagnétisme. Le septième, le plus long, est un manuel d’agroforesterie : haies, gestion durable, biodiversité, terroir compris comme organisme écologique. C’est lui qui justifie le troisième verbe du sous-titre, « agir ».

Les mesures

Zürcher part de Théophraste d’Érèse, quatrième siècle avant notre ère, qui écrit dans son Histoire des plantes qu’il faut couper en début de lune décroissante pour obtenir un bois plus dur et moins sujet à la pourriture. La règle allemande dit la même chose autrement : « bois tendre en cours, bois dur en décours ». Trois équipes ont voulu tester ça presque en même temps, à la fin des années quatre-vingt-dix. Triebel à Dresde sur cent vingt arbres, Seeling et Herz à Fribourg-en-Brisgau sur soixante, Rösch puis Bariska et Rösch à Zurich sur trente. Toutes ont conclu à l’absence d’effet. Toutes avaient six dates d’abattage seulement. C’est cette maigreur d’échantillonnage qui pousse Zürcher à monter à quarante-huit.

Résultat, publié dans la revue Trees en 2010. Chez l’épicéa, la perte d’eau selon la date de coupe varie d’un minimum relatif de 91,44 à un maximum de 115,66, soit vingt-six et demi pour cent d’écart. Chez le châtaignier, dix-huit pour cent. Quatre modèles temporels sont testés, et deux ressortent : le rythme synodique découpé en huit niveaux, et le rythme sidéral rapporté aux quatre qualités d’Empédocle. Sur l’aubier d’épicéa, les p-valeurs tombent à 0,0000. Le critère le plus sensible n’est pas la perte d’eau mais le retrait. Détail savoureux : les dates situées juste avant la pleine lune donnent systématiquement des moyennes supérieures à celles situées juste après. Les auteurs se gardent bien de crier victoire, ils parlent de variations « légères mais significatives ».

Deux autres travaux nourrissent le livre. En 1998, dans Nature, Zürcher et trois collègues publient une note de deux pages sur la fluctuation réversible du diamètre des troncs de jeunes épicéas, en conditions contrôlées, en synchronie avec les marées. En 2014, il reprend avec Schlaepfer d’anciennes données de germination d’épicéa, jugées négatives à l’époque, et les repasse aux outils statistiques modernes : une rythmicité lunaire apparaît, faible, sur les semis faits peu avant la pleine lune comparés à ceux faits peu avant la nouvelle lune.

L’introduction, elle, tient sur deux thèses qui n’ont rien de lunaire et qui m’ont retourné. D’abord les graines de nuages : les composés organiques volatils émis par les arbres, les spores de champignons et les grains de pollen servent de noyaux de condensation, si bien que la forêt fabrique sa propre pluie. Ensuite la pompe biotique de Victor Gorshkov et Anastassia Makarieva, de l’Institut de physique nucléaire de Saint-Pétersbourg, relayée par Peter Bunyard dans The Ecologist. L’idée renverse le sens habituel : ce ne sont pas les masses d’air en mouvement qui déclenchent le cycle de l’eau, ce sont les changements de phase de l’eau au-dessus des forêts qui déplacent les masses d’air. Six cents calories par gramme absorbées à l’évaporation, restituées en haute atmosphère à la condensation. Conséquence immédiate, et politique : raser les forêts côtières assèche l’intérieur des continents.

Le reste du livre fourmille de faits de ce genre, notés au fil de ma lecture et que je n’ai pas recoupés un par un, composition élémentaire du bois qui en fait un objet tiré de l’air à plus de quatre-vingt-dix-neuf pour cent, production d’eau nouvelle par la photosynthèse, résine d’épicéa employée comme pharmacie collective par la fourmi Formica paralugubris, autonettoyage bactérien du bois, chambre en arolle et rythme cardiaque.

Les idées, et ce qui coince

La thèse de fond n’est pas mystique, elle est méthodologique. Il existe un invisible mesurable, et ce que la tradition affirme sans preuve peut être passé au test, où il arrive qu’il tienne. La thèse la plus audacieuse concerne l’horloge du vivant : Zürcher conteste la conclusion d’Erwin Bünning, dans les années trente, sur l’horloge strictement interne, et propose que la base de temps soit externe, gravimétrique, lunaire. Il en donne un mécanisme possible, qu’il présente comme une hypothèse à vérifier : sous l’attraction de la Lune, l’eau se déplacerait à l’intérieur même de la cellule, quittant le contenu pour se loger dans la paroi, ce qui modifierait le rapport entre eau libre et eau liée selon la date de coupe.

C’est là que la contradiction est instructive, et il faut la donner. Meriem Fournier, qui dirige le centre AgroParisTech de Nancy, reconnaît la rigueur du travail sur les cycles lunaires et pose la limite exacte : « ces variations sont légères, occultées par d’autres facteurs comme le site, l’âge des arbres ». L’effet n’est pas nié, il est déclaré trop faible pour être opérant, et Zürcher l’admet lui-même puisque l’écart entre bois de montagne et bois de plaine dépasse celui que produit la date d’abattage. L’objection de l’astronome Robert Lamontagne porte ailleurs, sur la physique. Je ne la connais que de seconde main, par la presse : la Lune étant électriquement neutre, elle ne produit pas les effets électromagnétiques invoqués. Ces deux réserves n’annulent pas les quatre mille valeurs mesurées. Elles disent où s’arrête ce que les mesures autorisent, et le livre déborde parfois cette frontière, du côté des arbres-antennes et de la prédiction des séismes par électrode dans l’aubier.

La langue

Format album, papier épais, photographies, schémas, dendrochronogrammes, tableaux, encadrés qui isolent un point technique. Le texte alterne l’exposé sec et le lyrisme franc, comme dans ces premières lignes : « L’homme moderne est malade de n’avoir plus de racines, ni dans la terre, ni dans le cosmos. » Un peu plus loin vient une distinction que je n’ai plus lâchée depuis, entre voir et regarder. Zürcher propose que le regard porté sur un arbre s’accompagne de « l’égard », c’est-à-dire d’une invitation faite à cet être de prendre pleinement place dans le champ de notre conscience. Et il assène trois questions qui font tout le programme du livre : quand avons-nous touché, senti, écouté un arbre pour la dernière fois ?

C’est le plus savant et le plus difficile des livres d’arbres que j’aie ouverts cette année. J’ai dû prendre des notes chapitre par chapitre pour ne pas perdre le fil. Ce que j’en emporte tient en une phrase, et c’est le titre lui-même : entre visible et invisible. Voilà un homme qui refuse de choisir entre la mesure et le sens, et qui paie le prix réputationnel de ce refus sans jamais lâcher ses protocoles.

Lu en novembre 2017. Fiche écrite en 2026.

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