Un matin de mai 1755, à Uppsala, Linné voit fleurir un Lotus corniculatus que lui a envoyé François Boissier de Sauvages, botaniste de Montpellier. La plante venait des rives méditerranéennes, elle avait mis plusieurs mois à s’acclimater au froid suédois. Linné repasse à la serre en fin d’après-midi, et les fleurs jaunes ont disparu. Le lendemain matin, elles sont de nouveau à leur place, parfaitement fraîches. Ce que Linné venait d’observer, les botanistes l’appellent nyctinastie, du grec nux, la nuit, et nastós, compact. Les feuilles se relèvent et se rassemblent autour de chaque groupe de fleurs, les pédoncules se plient, les rameaux s’inclinent vers le sol. Linné en tirera Somnus plantarum, puis l’idée de son jardin-horloge.
C’est par ce genre de scène que procèdent Stefano Mancuso et Alessandra Viola. Le premier dirige le LINV, le Laboratoire international de neurobiologie végétale de l’université de Florence, et signe plus de 250 publications scientifiques. La seconde est journaliste scientifique, et c’est elle qui tient la plume grand public. Le livre est paru en italien en 2013 sous le titre Verde brillante, l’édition française d’Albin Michel date du 4 avril 2018, traduite par Renaud Temperini et préfacée par Michael Pollan.
Un livre qui plaide plus qu’il ne démontre
Six ensembles : une introduction, cinq chapitres, une conclusion. Le premier chapitre soutient que le refus d’accorder une intelligence aux plantes n’est pas scientifique mais culturel. Le deuxième décrit ce qu’est physiquement un végétal. Le troisième inventorie ses sens, le quatrième ses communications, le cinquième aborde l’intelligence proprement dite. La conclusion bascule vers les droits des plantes et la technologie.
Autant le dire tout de suite, ce n’est pas un livre d’expériences. Mancuso et Viola procèdent par inventaire d’exemples botaniques et par relecture d’observations anciennes, et les protocoles chiffrés y sont rares. Qui vient chercher des dispositifs détaillés sera déçu. Qui vient chercher une critique de l’anthropocentrisme scientifique sera servi jusqu’à satiété.
L’argument d’ouverture est une image. En 1509, Charles de Bovelles publie son Liber de sapiente, avec une échelle des êtres devenue célèbre. La roche : Est, elle est, un point c’est tout. La plante : Est et vivit, elle est et elle vit. L’animal : Sentit, il sent. L’homme : Intelligit, lui seul comprend. Cette pyramide de la Renaissance, dit Mancuso, a survécu aux Lumières, à la révolution scientifique et aux cent cinquante ans qui nous séparent de L’Origine des espèces. Elle tient encore, jusque dans les laboratoires. En amont, il y a Aristote, chez qui le végétal est privé d’âme entendue comme principe moteur, donc coincé à la frontière du vivant et du non-vivant.
Le sort réservé à ceux qui travaillent sur les plantes
Le chapitre 1 aligne les cas, et ils sont accablants. Mendel et ses pois fondent la génétique, ses conclusions restent ignorées quarante ans, jusqu’au boom de la génétique animale. Barbara McClintock démontre dans les années 1940, sur le maïs, que le dogme de la constance du génome est faux. Son Nobel arrive en 1983, après que des recherches analogues menées sur des animaux au début des années 1980 eurent confirmé le phénomène. Mancuso est explicite, c’est cette redécouverte animale qui lui a valu le prix. Même mécanique pour l’ARN interférent, Nobel 2006 à Andrew Fire et Craig Mello, qui redécouvrent sur le ver Caenorhabditis elegans ce que Richard Jorgensen avait trouvé vingt ans plus tôt sur le pétunia. La cellule elle-même a été découverte sur des plantes. Personne ne s’en souvient.
D’où la question la plus dure du livre, posée à peu près en ces termes : quel chercheur brillant se consacrerait au végétal plutôt qu’à l’animal, en sachant que la plupart des reconnaissances lui seront ainsi fermées ?
La plante n’est pas un individu
Le chapitre 2 tient sur une étymologie et un morceau de bravoure. L’étymologie d’abord. « Individu » vient du latin in, non, et dividuus, divisible. Notre corps coupé en deux meurt. Une plante coupée en deux donne deux parties qui vivent séparément. Donc un végétal n’est pas un individu, c’est une colonie, et l’arbre est plus proche d’une ruche que d’un cheval. Cette modularité est une stratégie de défense pour un être qui ne peut pas fuir : ne jamais concentrer ses fonctions dans quelques organes névralgiques, comme celui qui craint le vol répartit son argent entre plusieurs cachettes. Certaines espèces peuvent être broutées jusqu’à quatre-vingt-dix ou quatre-vingt-quinze pour cent et repartir du petit noyau survivant.
Le morceau de bravoure, c’est le duel de la paramécie et de l’euglène. Round un, la nourriture : la paramécie la repère et se déplace, l’euglène aussi, qui nage grâce à ses flagelles. Égalité. Round deux, l’électricité : le corps de la paramécie est parcouru de signaux électriques qui traversent son unique cellule, ce qui lui a valu le surnom de swimming neuron, neurone qui nage. Or l’euglène est traversée par le même type d’impulsions. Égalité. Round trois, l’euglène fait la photosynthèse, et pour mieux la faire elle a développé une vue rudimentaire qui lui permet d’intercepter les fréquences lumineuses et de se placer au meilleur endroit. Alors pourquoi personne n’a jamais appelé l’euglène un neurone qui nage ? Mancuso répond qu’il n’y a aucune explication rationnelle. Elle est verte, voilà tout.
Les sens, et une attaque contre un protocole standard
Le chapitre 3 est le plus dense en botanique. Trois familles de photorécepteurs sont nommées, phytochromes, cryptochromes et phototropines, qui absorbent dans le rouge, le rouge lointain, le bleu et l’ultraviolet. Elles sont réparties dans les feuilles, les jeunes tiges, les vrilles, les bourgeons, les apex, jusque dans le bois vert. Les racines, elles, fuient la lumière comme si elles en avaient la phobie.
De là vient une critique frontale, et c’est le passage que j’ai trouvé le plus courageux. Arabidopsis thaliana, la plante modèle de toute la biologie moléculaire végétale, se cultive en laboratoire sur gel transparent, racines maintenues en pleine lumière. Situation totalement anormale, donc stressante. La croissance rapide qu’on y observe est habituellement lue comme un signe de bien-être. Mancuso soutient l’inverse : la racine pousse vite parce qu’elle tente de s’échapper.
Pour l’odorat, il s’agit des composés organiques volatils, avec des récepteurs diffus sur la surface des cellules, comme si nous portions des millions de petits nez répartis sur tout le corps. Une molécule est nommée, le méthyl-jasmonate, produit en condition de stress, dont le message revient à dire « je ne vais pas bien ». Le fait qui m’a arrêté : des espèces très éloignées emploient les mêmes mots pour dire la même chose, ce qui suggère non pas une langue végétale unique mais une racine commune à des langues différentes. La tomate attaquée par des herbivores alerte d’autres plants à des centaines de mètres. Et sur l’état de nos connaissances, Mancuso propose une comparaison juste : nous sommes dans la position de Champollion avant 1822. Nous savons que certains signes portent des messages, leur nombre est dérisoire par rapport à l’ensemble des molécules émises, et le message n’est jamais porté par une molécule seule mais par un ensemble dans des proportions déterminées.
Le goût donne la longue histoire de la dionée. Le 24 janvier 1760, Arthur Dobbs, propriétaire terrien et gouverneur de la Caroline du Nord, décrit la plante dans une lettre au botaniste anglais Peter Collinson et la baptise Fly Trap Sensitive. Collinson transmet les échantillons à John Ellis, qui nomme l’espèce Dionaea muscipula et écrit à Linné en 1769 pour affirmer sa nature carnivore, appât sucré, glandes rouges, fermeture des deux lobes, trois épines dressées au centre de chacun. Linné refuse. Il range la dionée parmi les plantes sensitives, avec Mimosa pudica, mouvement involontaire répondant à un stimulus. Ellis, peu célèbre, décrit ce qu’il voit. Linné, au sommet de sa gloire, plie l’observation à sa théorie de l’ordre de la nature.
Sur l’ouïe, le mécanisme proposé passe par les canaux mécano-sensibles présents dans toutes les cellules, avec la comparaison de la discothèque, où les basses font vibrer le corps au point que les personnes sourdes les perçoivent. Deux faits m’ont retenu là. Des travaux récents montrent que les racines perçoivent une gamme très large de vibrations et que leur croissance directionnelle peut être orientée par elles, phénomène que Mancuso nomme phonotropisme. Et en 2012, une recherche italienne établit que les racines produisent des sons, sans qu’on sache comment. On a baptisé cela le clicking, parce que ça ressemble à des clics, et l’hypothèse retenue les attribue à la rupture des parois cellulaires pendant la croissance. Mancuso précise que ces sons ne sont pas produits volontairement, et il ajoute une phrase que je lui envie : à quoi sert que les racines perçoivent les vibrations, nous ne le savons pas encore.
Le marché du pollen, avec ses honnêtes et ses escrocs
Le chapitre 4 est le plus amusant à lire. Le haricot de Lima attaqué par l’acarien phytophage Tetranychus urticae émet un mélange de volatils qui attire Phytoseiulus persimilis, acarien carnivore spécialisé, lequel extermine les assaillants. La plante reconnaît son agresseur et convoque l’ennemi précis de celui-ci.
Le cas du maïs est plus politique. Aux États-Unis, la culture a été décimée des années durant par Diabrotica virgifera, dont les larves se développent près des racines. Les anciennes variétés européennes et le maïs sauvage produisaient du bêta-caryophyllène, dont l’unique fonction était d’appeler à l’aide des nématodes friands de ces larves. La sélection moderne, obsédée par le rendement et la taille des épis, a supprimé cette capacité sans le vouloir. Pertes estimées à environ un milliard de dollars par an à l’échelle mondiale. La solution est venue du génie génétique, en réintroduisant dans les variétés modernes le gène de production du caryophyllène emprunté à l’origan. Pour rendre au maïs une caractéristique innée, il a fallu fabriquer une plante transgénique.
Le lupin joue franc jeu : il teinte de bleu les pétales des fleurs déjà visitées, pour signaler aux abeilles qu’il n’y reste ni pollen ni nectar. Les orchidées, elles, sont du côté de l’arnaque, environ un tiers des espèces selon le livre. Ophrys apifera pousse le mimétisme à trois sens à la fois : la forme et les couleurs de la femelle de certains hyménoptères non sociaux, la consistance et la pilosité de sa surface, et l’odeur, par sécrétion de phéromones identiques à celles des femelles prêtes à l’accouplement. Le mâle copule avec la fleur, et un mécanisme à ressort lui colle les pollinies sur la tête. Le détail qui achève l’affaire : pendant la floraison, ces hyménoptères préfèrent la fleur même quand des femelles sont disponibles. Arum palestinum attire la drosophile en produisant l’arôme d’un fruit en fermentation, referme son inflorescence sur elle pour une nuit entière, la couvre de pollen et la relâche sans rien lui donner. Amorphophallus titanum, plus grande inflorescence du monde, reproduit l’odeur d’un cadavre en putréfaction pour la mouche à viande.
Darwin, la racine, et le procès en dilettantisme
Le chapitre 5 contient la seule vraie histoire expérimentale du livre, et elle est superbe. En 1880, Darwin publie The Power of Movement in Plants avec son fils Francis, résultat de centaines et centaines d’expériences sur les mouvements des plantes, portant en majorité sur la racine et non sur la partie aérienne. Dans le dernier paragraphe, là où il place toujours ses conclusions décisives, il affirme que la racine contient quelque chose de comparable au cerveau d’un animal inférieur. Mancuso insiste sur la lecture correcte, personne n’a jamais soutenu qu’il y ait un cerveau réel dans une racine, mais un analogue végétal qui en remplit plusieurs fonctions.
Julius von Sachs, hostile, charge son assistant Emil Detlefsen de refaire les expériences, notamment celles portant sur le comportement de la racine après ablation de la coiffe racinaire. Detlefsen obtient autre chose. Le travail était mal fait, précise le livre, l’assistant étant peu considéré dans ce laboratoire. Sachs accuse alors les Darwin, père et fils, d’avoir travaillé en dilettantes. Wilhelm Pfeffer, ancien élève de Sachs, refait à son tour les manipulations et retrouve exactement les résultats des Darwin. Sachs dira de son Lehrbuch der Pflanzenphysiologie qu’il n’est qu’un amas de faits non digérés. Et le 2 septembre 1908, à l’ouverture du congrès annuel de la British Association for the Advancement of Science, Francis Darwin déclare publiquement que les plantes sont des êtres intelligents, ce qu’il confirmera la même année dans un article de plus de trente pages publié par Science.
De là vient la thèse. Le cerveau n’est pas un organe magique, et celui de notre plus grand génie, séparé du corps, ne serait pas plus intelligent que son estomac. Chez le végétal, les fonctions cérébrales ne sont pas isolées, elles sont coprésentes dans chaque cellule. Mancuso emploie ici le vocabulaire de l’intelligence artificielle et parle d’embodied agent. Puis il argumente par symétrie : une plante n’a ni poumons, ni foie, ni estomac, ni reins, et elle remplit pourtant toutes ces fonctions, alors pourquoi l’absence de cerveau l’empêcherait-elle d’être intelligente ?
L’apex racinaire devient le centre de calcul. Il mesure de quelques dixièmes de millimètre chez Arabidopsis à deux millimètres environ chez le maïs, il est blanc, c’est la partie vive qui s’allonge, et il déploie une activité électrique très intense fondée sur des potentiels d’action, très semblables à ceux des neurones animaux. Une plante même très petite peut compter plus de quinze millions d’apex, le seigle ou l’avoine plusieurs dizaines de millions, un arbre raisonnablement des centaines de millions, chiffre donné avec la précision qu’aucune étude ne l’a établi. Chaque apex mesure en continu la gravité, la température, l’humidité, le champ électrique, la lumière, la pression, les gradients chimiques, les métaux lourds, les vibrations sonores, la présence d’oxygène et de gaz carbonique. La liste, précise Mancuso, n’est pas exhaustive et s’allonge d’année en année.
Suivent deux analogies bien tenues. Celle du réseau d’abord, avec Arpanet conçu modulairement par la DARPA pour survivre à une attaque nucléaire, la destruction de la plupart des nœuds ne compromettant pas l’ensemble, contre les méga-calculateurs isolés du type Sequoia d’IBM. Celle de l’essaim ensuite, avec cette différence qu’il souligne : chez les animaux l’essaim est fait de nombreux individus, chez les végétaux la dynamique se joue à l’intérieur d’une seule plante, entre ses racines. Chaque apex maintiendrait simplement une distance donnée avec ses voisins, ce qui suffirait à produire une exploration coordonnée du sol, sans volonté supérieure et sans directeur. Il rappelle qu’avant les années 1970, le vol des étourneaux passait pour un tel mystère que des revues sérieuses envisageaient la télépathie.
Et il pousse jusqu’où je ne l’attendais pas. Si nous rencontrions une intelligence extraterrestre, saurions-nous la reconnaître ? Probablement pas. L’homme, incapable de concevoir d’autres intelligences que la sienne, cherche moins une intelligence extraterrestre que sa propre intelligence égarée quelque part dans l’espace. Pourquoi supposer que d’autres êtres emploieraient nos moyens de communication, tous fondés sur des phénomènes ondulatoires, quand une partie du vivant terrestre communique par production de molécules chimiques ?
Les deux expériences, et ce qu’elles valent
La reconnaissance de parenté, datée de 2007, est la seule expérience du livre décrite avec un protocole et un effectif. Deux pots identiques. Dans le premier, trente graines issues de la même plante mère. Dans le second, trente graines de mères différentes. Les secondes développent un très grand nombre de racines, occupent le terrain, s’assurent l’eau et les nutriments au détriment des voisines. Les premières, dans un espace tout aussi restreint, produisent beaucoup moins de racines et privilégient la croissance aérienne. Le végétal ne suit donc pas un automatisme du type voisine égale rivale, il reconnaît d’abord, et s’il décèle une affinité génétique il choisit de coopérer. Mancuso en tire deux hypothèses également révolutionnaires : soit les plantes sont bien plus évoluées qu’on ne le croit, soit l’altruisme existe aussi chez les formes de vie dites primitives. Ni l’espèce ni la publication ne sont données dans le texte, et l’expérience correspond selon toute vraisemblance aux travaux de Susan Dudley et Amanda File sur Cakile edentula, parus en 2007, mais c’est un rapprochement de lecteur, le livre ne le dit pas.
L’autre est viticole, à Montalcino, en Toscane. Un producteur diffuse de la musique dans ses vignes, en collaboration avec le LINV et avec la société Bose, qui a financé la recherche. Plus de cinq ans d’observation. Les vignes exposées poussent mieux, mûrissent plus tôt, donnent un raisin plus riche en saveur, en couleur et en polyphénols, et les insectes désorientés se tiennent à distance, ce qui permet de réduire fortement les insecticides. En 2011, l’EUBRA a retenu l’expérience parmi les cent projets appelés à changer la green economy. Le point d’explication compte plus que le résultat : ce n’est pas le genre musical qui agit, la plante ne distingue aucun style, ce sont les fréquences. Les basses, entre 100 et 500 hertz, favorisent la germination, la croissance et l’allongement de la racine. Les plus élevées inhibent.
Il faut dire honnêtement ce qui manque. Aucun article n’est cité pour Montalcino, le financeur est un fabricant d’enceintes, et les auteurs l’indiquent eux-mêmes. La statistique sur la progression des lianes au détriment des espèces à tronc n’est pas sourcée, l’estimation d’un tiers d’orchidées trompeuses non plus. À l’inverse, tout le matériau historique est daté et précis. C’est un livre dont les affirmations les plus fortes sont souvent les moins étayées, et dont l’érudition est irréprochable dès qu’il parle du passé.
La langue, et ce qu’elle coûte
Deux mains, et cela s’entend. Adresse constante au lecteur, questions rhétoriques en cascade, points d’exclamation nombreux. Surtout, une métaphorique unique, économique et sociale, filée du début à la fin. La plante à l’ombre est pauvre, celle au soleil est riche, celle qui s’allonge pour dépasser sa rivale se comporte en entrepreneur qui investit sur son avenir, la racine qui prolifère sur un gradient devient une compagnie minière ouvrant des galeries, le pollen et le nectar forment un marché avec ses commerçants honnêtes et ses escrocs, les insectes sont des pony express et les fruits des paquets cadeaux pour les facteurs. Les lianes sont traitées de tire-au-flanc, l’orchidée de dame de l’arnaque. L’anthropomorphisme est délibéré, à peine tenu par des garde-fous qui arrivent toujours après coup.
Ce parti pris a un prix, et il explique la réception. En 2007, Amedeo Alpi et trente-six cosignataires, dont Michael Blatt, Lincoln Taiz et Chris Somerville, publiaient dans Trends in Plant Science une lettre intitulée « Plant neurobiology: no brain, no gain? », concluant que la discipline n’ajoutait rien à la compréhension de la physiologie végétale. Mancuso et ses collègues répondaient dans la même revue que toutes les métaphores ont une valeur. Rebelote en 2019 avec « Plants Neither Possess nor Require Consciousness ». La Society for Plant Neurobiology, fondée en 2005, est devenue entretemps la Society of Plant Signaling and Behavior. Ce qu’on apprend de cette bataille est utile, et ce n’est pas ce qu’on croit : le désaccord ne porte presque jamais sur les observations, il porte sur le droit d’employer les mots cerveau, neurone, apprentissage, mémoire. Une querelle de vocabulaire et de territoire, pas de faits. Francis Hallé, qui n’appartient à aucun des deux camps, a longtemps refusé le mot intelligence avant de l’accepter en le redéfinissant comme capacité à résoudre les problèmes de sa vie par apprentissage et mémorisation.
Le livre finit sur la Suisse, première nation au monde à avoir reconnu des droits aux plantes. Son comité d’éthique, où siégeaient philosophes, biologistes moléculaires, naturalistes et écologues, a conclu à l’unanimité que la destruction indiscriminée du végétal est moralement injustifiable. Mancuso prend soin de préciser que la dignité n’interdit pas l’usage, de même que reconnaître celle des animaux ne les a pas sortis de la chaîne alimentaire. Puis viennent les plantoïdes, robots d’inspiration végétale, le Greenternet, réseau qui rendrait disponibles en temps réel les paramètres mesurés en continu par les racines et les feuilles, et les phytocomputers. C’est l’annonce du livre suivant.
Ce que j’en ai emporté tient en une phrase, celle de la quatrième de couverture italienne. Les plantes pourraient très bien vivre sans nous, alors que nous, sans elles, nous nous éteindrions en peu de temps. Et pourtant nos langues ont fabriqué « végéter ».
Lu en mai 2018. Fiche écrite en 2026.

