« La Révolution des plantes, ou Mancuso troque la preuve contre le prototype »


Média / mardi, avril 9th, 2019

Une graine de bec-de-grue tombe au sol. Elle porte une arête en spirale torsadée, et cette spirale s’enroule puis se déroule au gré de l’humidité de l’air. À chaque cycle, la graine s’enfonce un peu plus. Elle se visse dans la terre sans que le végétal ait dépensé la moindre calorie, toute l’énergie vient du climat. Erodium cicutarium est une herbe de friche, on marche dessus sans la voir. Stefano Mancuso y lit le plan d’une sonde autonome capable de forer un sol, y compris sur une autre planète, et il en tire la question qui tient tout le livre : « Imaginez combien d’applications possibles vous pourriez trouver pour un matériau capable de se mouvoir en n’utilisant que des gradients d’humidité. »

C’est tout le déplacement de cet ouvrage par rapport au précédent. L’Intelligence des plantes cherchait à démontrer que le végétal sent, mémorise et décide. Celui-ci considère l’affaire entendue et passe à l’atelier. Le titre italien le dit franchement, Le piante hanno già inventato il nostro futuro, les plantes ont déjà inventé notre futur. Le français a préféré La Révolution des plantes, plus vague, moins tranchant.

Neuf chapitres, neuf machines

Le livre compte neuf chapitres, une préface, et beaucoup de photographies. Détail savoureux pour qui aime les coulisses éditoriales, l’édition américaine a purement et simplement changé l’ordre des chapitres, ce qui en dit long sur leur indépendance. Chacun tient debout seul, et suit à peu près la même trajectoire : un problème humain, une solution végétale déjà là, un prototype technique.

Le premier chapitre, « Mémoires sans cerveau », est une enquête historique en trois temps, et c’est le plus beau morceau du volume. Lamarck observe que le Mimosa pudica, harcelé, finit par ne plus replier ses feuilles, et il appelle ça de la fatigue. Desfontaines reprend l’affaire et montre que la plante s’adapte à une perturbation répétée au lieu de s’épuiser. La tradition raconte des mimosas promenés en calèche dans Paris, qui cessent de se refermer après les premiers cahots, mais je n’ai pas retrouvé ce détail sous la plume de Mancuso, je le rapporte pour ce qu’il vaut. Deux siècles plus tard, Monica Gagliano conçoit une expérience pour vérifier ce que Desfontaines avait vu. Mancuso écrit alors : « Nous sommes parvenus à prouver que les plantes peuvent apprendre qu’un stimulus donné était inoffensif et le distinguer d’autres potentiellement dangereux, et qu’elles sont capables de se souvenir d’une expérience passée. » Le « nous » n’est pas une coquetterie d’auteur, il cosignait l’article.

Le chapitre sur le mouvement s’ouvre lui aussi sur une histoire d’outil. En 1896, le botaniste Wilhelm Pfeffer tourne le premier film en accéléré consacré à des végétaux. Son modèle n’est pas un savant, c’est Muybridge et son cheval de course décomposé image par image. Autour de lui, Julius von Sachs ricane. Mancuso résume le gain d’un mot juste : « Avec l’invention de la photographie en accéléré, Pfeffer donna aux botanistes un outil pour rendre visible ce qui avait été invisible. » Suit une distinction que le livre utilise ensuite partout, entre mouvements actifs, qui consomment de l’énergie par contrôle de la pression cellulaire (l’ouverture des stomates, la floraison, le piège de la dionée), et mouvements passifs, qui puisent dans l’environnement, comme l’ouverture des cônes de conifères.

L’énigme du Chili

Le cas le plus troublant du livre s’appelle Boquila trifoliolata. C’est une liane très commune des forêts tempérées chiliennes, et elle change la forme, la taille et la couleur de ses feuilles selon l’espèce sur laquelle elle grimpe. Attention au malentendu, il ne s’agit pas d’une espèce qui en imite une autre une fois pour toutes. Un même individu porte simultanément plusieurs types de feuillage, chaque rameau se conformant à ce qu’il touche. L’avantage supposé est la dissuasion des herbivores, imiter une plante toxique protège.

Reste la question, et Mancuso ne la referme pas. Par quel canal la liane sait-elle à quoi ressemble sa voisine ? Il évoque la perception d’odeurs, il évoque une capacité visuelle rudimentaire, il laisse ouvert. Je porte ça à son crédit, parce que c’est précisément le cas qui aurait le mieux servi une thèse forte, et qu’il refuse de le monnayer.

Le même chapitre raconte l’histoire du seigle, qui vaut roman. Venue de Turquie, cette céréale a d’abord été une mauvaise herbe dans les champs de blé. En imitant le blé, elle a échappé au désherbage manuel, jusqu’à ce que les paysans finissent par la cultiver pour elle-même. C’est ce qu’on appelle le mimétisme vavilovien, du nom de Nikolaï Vavilov, et Mancuso en tire un renversement qui m’a arrêté net : « chaque fois que les gens décidaient quels caractères sélectionner pour la culture, les plantes dites infestantes apprenaient à répondre à ces préférences ». Notre sélection est devenue une pression évolutive à laquelle le végétal réplique. La suite contemporaine s’appelle glyphosate, et l’amarante de Palmer, Amaranthus palmeri, y résiste si bien que les doses augmentent, ce qui sélectionne encore davantage de résistance.

Vient alors le chapitre le plus drôle, celui des capsicophages, les mangeurs de piment. Mancuso y raconte ses propres excès, échelle de Scoville à l’appui. La capsaïcine libère des endorphines, donc du plaisir, par un mécanisme comparable à celui d’autres addictions, et ce que cherche l’amateur, écrit-il, « c’est la capsaïcine et rien d’autre, à doses croissantes ». La théorie classique bute là-dessus, elle nomme ça le paradoxe drogue-récompense, puisque l’évolution n’aurait pas dû produire une molécule qui pousse à consommer davantage la plante. Mancuso retourne le gant. Le piment a rendu l’humanité dépendante, et « la stratégie que cette espèce a mise en œuvre pour rendre les humains dépendants d’elle s’est révélée être un succès ». Même logique du côté des acacias, qui logent et nourrissent des fourmis assez féroces pour attaquer des animaux « dont la taille est des milliards de fois supérieure à la leur », et que des travaux récents montrent manipulées chimiquement au bénéfice de l’arbre.

Copier, littéralement

Le chapitre des « Archiplantes » aligne les transferts. Léonard de Vinci étudie la phyllotaxie et comprend la disposition « qui garantit aux feuilles la meilleure exposition lumineuse, sans qu’elles ne s’ombragent les unes les autres », dont l’architecte Saleh Masoumi tire aujourd’hui une tour d’habitation. Joseph Paxton cultive au XIXe siècle le nénuphar géant Victoria amazonica, observe la nervure de sa feuille, et bâtit là-dessus le Crystal Palace de l’Exposition de Londres en 1851. Les colonnes du temple de Louxor imitent la tige du papyrus, le chapiteau corinthien porte des feuilles d’acanthe. Les cactées, elles, inspirent des bâtiments qui captent l’humidité de l’air, comme cette Warka Tower créditée de près d’une centaine de litres d’eau par jour en Éthiopie, un ordre de grandeur que je tiens du livre seul, sans l’avoir recoupé ailleurs.

Deux projets sont les siens, et il les raconte de l’intérieur, échecs compris. La Jellyfish Barge est une serre flottante conçue avec les architectes Cristiana Favretto et Antonio Girardi, qui dessale l’eau de mer au soleil en imitant le cycle naturel de l’eau. Le prototype marche, il pousse des légumes, il est présenté à l’Expo de Milan en 2015 et couvert de récompenses. Aucun investisseur ne suit. Mancuso l’écrit sans se protéger : « Même s’il réussit le miracle apparent de produire des légumes sans consommer aucune ressource, le marché ne semble pas s’en soucier beaucoup. » Et cette phrase, la plus amère du livre, « ou bien les projets gagnent des prix, ou bien ils vont sur le marché ».

L’autre chantier, mené avec Barbara Mazzolai, ce sont les plantoïdes, des robots conçus non plus sur le modèle animal mais sur celui de la racine. L’argument tient en une liste de spécifications : « Les plantes consomment très peu d’énergie, elles effectuent des mouvements passifs, elles sont construites en modules, elles sont robustes, elles ont une intelligence distribuée. » Le principe de fond est un mode de locomotion entièrement différent, la croissance au lieu du déplacement. Un seul plant de céréale, note-t-il, développe une longueur linéaire de racines et de poils absorbants de l’ordre de dix-neuf kilomètres.

Le chapitre qu’on n’attendait pas

Puis le livre bascule dans la politique, et l’annonce à peine. « Démocraties vertes » part de l’essaim d’abeilles pour arriver à Wikipédia et aux coopératives, en passant par les jurys populaires et la démocratie athénienne. La formule pivot est celle-ci : « Dans la nature, les grandes organisations distribuées sans centres de contrôle sont toujours les plus efficaces. » Mancuso va jusqu’à écrire que nos décisions individuelles sont elles aussi collectives, nos neurones fonctionnant comme des abeilles qui choisissent l’emplacement d’une ruche. Il en tire un optimisme démographique à contre-courant, les trois milliards et demi d’humains supplémentaires attendus d’ici 2050 étant pour lui « une ressource énorme » et non un fardeau.

C’est là que le livre montre son défaut de fabrication. On passe de la biologie à l’architecture, de l’architecture à la théorie politique, de la politique à la robotique, sans transition et parfois sans démonstration. L’unité vient de la thèse, copiez les plantes, pas du raisonnement. Certaines pages tiennent du plaidoyer pour ses propres programmes de recherche. Il écrit seul cette fois, Alessandra Viola n’est plus là, et cela s’entend : plus personnel, plus anecdotique, moins serré. Chaque chapitre s’ouvre sur un exergue littéraire, Huxley, Murakami, Darwin, David Foster Wallace, Carl Sagan pour finir, avec cette phrase que je garde : « Un brin d’herbe est une banalité sur Terre ; ce serait un miracle sur Mars. »

Ce que j’en emporte tient en une ligne. Une organisation sans centre n’est pas un défaut d’organisation, c’est une autre façon de résoudre les problèmes, et l’immobilité y oblige. Voilà des mois que je tourne autour de cette idée sans avoir su la formuler ainsi.

Un mot sur les citations données ici : je les ai traduites depuis l’édition américaine, elles ne reprennent donc pas mot pour mot le texte français.

Lu en avril 2019. Fiche écrite en 2026.

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