En 2008, Monica Gagliano est post-doctorante en écologie du changement climatique à la James Cook University, et elle passe ses journées dans l’eau à suivre la reproduction de couples sauvages de Pomacentrus amboinensis, un poisson-demoiselle de récif. Au bout d’une semaine, les animaux viennent se blottir dans sa main ouverte, ses doigts se referment doucement sur leur corps écailleux puis se rouvrent. « Ils me connaissaient personnellement. Je les connaissais, un par un. » Le dernier jour, elle entre dans l’eau pour leur dire au revoir, avant de revenir l’après-midi les capturer et tous les tuer, comme le protocole l’exige. Ce matin-là, personne ne vient. « In that moment, I knew they knew. » Suit la phrase la plus dure du livre : « Frozen and not knowing what to do, I did what I knew. That afternoon, I went back in the water with nets and catch bags and killed them all. » Et la conséquence : « And I never killed again. »
C’est par là que le livre commence, et il faut le savoir pour comprendre tout ce qui suit. Une chercheuse décide qu’aucune question scientifique ne vaut de tuer un vivant, se retrouve devant l’impossibilité pratique de continuer son métier, et se tourne vers les plantes. Sa formule sur le milieu qu’elle quitte est mordante : « in the temple of modern science, a blood sacrifice to the old gods of the Enlightenment is still, for the most part, the required ceremonial procedure. »
Un livre dont la structure est déjà le message
Huit chapitres, désignés par une lettre et non par un numéro. Mises bout à bout, ces lettres forment ORYNGHAM. Monica Gagliano l’explique dès le premier chapitre, oryngham veut dire « merci de m’avoir écoutée » dans la langue des plantes, mot reçu au cours d’une vision sous ayahuasca. Le livre est donc bâti comme le remerciement qu’il rapporte. Je ne sais pas si l’édition française conserve cet acrostiche, et la réponse change la lecture de tout le volume paru chez Marabout. Préface de Suzanne Simard, illustrations de Patrizia Gajaschi. Chaque chapitre s’ouvre sur une épigraphe en prose poétique non attribuée, qui est une parole de plante, et sur une maxime courte, « True leadership gives space », « Appreciation and gratitude create beauty. » Détail savoureux et cruel, la Bibliothèque du Congrès a rangé l’ouvrage sous les catégories « Human-plant relationships, Anecdotes ». Ce sont pourtant les notes de fin qui referment le volume, chapitre par chapitre, avec les références complètes des articles.
Le mimosa qui se souvient vingt-huit jours
Université de Florence, bourse de collaboration obtenue en 2011. Les Mimosa pudica, hauts de trois pouces, arrivent fin septembre. Note de laboratoire citée telle quelle : « September 27. All plants are looking healthy and happy. » La chambre climatique est divisée en trois compartiments par des rideaux de plastique noir, humidité et température identiques partout, deux compartiments latéraux équipés en faible lumière (LL) et en forte lumière (HL), le central servant de scène principale. Le mot est d’elle, et elle file la métaphore théâtrale d’un bout à l’autre, avec « to close, or not to close, that was the question », et qui se décrit elle-même en régisseuse, éclairagiste et voix du mimosa.
Le dispositif est un rail d’acier vertical gradué monté sur base en mousse, avec une coupelle coulissante qui tombe de quinze centimètres, assez vite pour effrayer la plante, pas assez pour l’abîmer. Une chute toutes les cinq secondes, soixante chutes par session.
Acte 1, le 3 octobre 2011 au matin. Seize plantes naïves, une seule chute le matin, une seule huit heures plus tard. Toutes replient complètement leurs feuilles, les deux fois. Acte 2, cinquante-six nouvelles plantes, six sessions dans la journée, soit trois cent soixante chutes chacune. Il suffit de quatre à six chutes pour qu’elles rouvrent leurs feuilles, et elles les gardent ouvertes pendant qu’elle continue de les lâcher. Le résultat contre-intuitif, celui qui donne son titre à l’article, c’est que les plantes de faible lumière apprennent plus vite et rouvrent plus complètement. Quand la ressource est rare, l’erreur coûte cher, donc on apprend vite.
Acte 3, l’objection évidente. La plante a-t-elle appris, ou est-elle simplement épuisée ? Chaque plante passe sur une plaque vibrante de laboratoire, secouée doucement cinq secondes. Perturbation mécanique de même nature, mais absolument nouvelle. Sans exception, toutes les feuilles se replient. Remises dans le système de chute, elles restent grandes ouvertes. Acte 4, la mémoire. Après trois jours de tranquillité, vingt-huit plantes reviennent, et « nothing happened. That was the most perfect and exciting « nothing » that I could have hoped for. » Trois jours plus tard, la seconde moitié, à six jours, se souvient aussi. Puis elle inverse les environnements, LL vers HL et réciproquement, et reteste après vingt-huit jours. Les feuilles restent ouvertes.
Vingt-huit jours de mémoire, chez un organisme sans cerveau, sans neurones et sans synapses. L’article paraît en janvier 2014 dans Oecologia, cosigné avec Michael Renton, Martial Depczynski et Stefano Mancuso. Avant cela, le manuscrit a été refusé par plus d’une douzaine de revues majeures, plusieurs sans même l’envoyer en évaluation, parfois sans l’avoir lu.
Le pois qui désobéit à son propre instinct
Le protocole pavlovien, Monica Gagliano dit l’avoir reçu en dictée. En dieta amazonienne avec l’Ayahuma, l’arbre boulet de canon, sous la conduite d’un chamane appelé Don J, jeûne sec, isolement sous moustiquaire, interdiction de se laver pendant une semaine. « she made sure I could hear her voice loud and clear when she started prescribing the complete set of instructions for testing Pavlovian learning in plants. I transcribed as she dictated. » Les schémas remplissent le carnet de voyage, et c’est ce carnet qui rentre en Australie.
À l’université d’Australie-Occidentale, une chambre maintenue dans le noir complet, interrupteurs scotchés, plastique de chantier sur l’entrée, un panneau sur la porte : « Plant learning in progress. Do not enter. » Aux collègues, elle répond « I am trying to teach pea seedlings some tricks ». Des labyrinthes en Y de tuyau PVC, un pois par labyrinthe, un ventilateur en stimulus conditionné, des LED bleues en récompense. Trois jours d’entraînement, trois sessions quotidiennes de deux heures espacées d’une heure, le ventilateur tournant quatre-vingt-dix minutes et précédant la lumière de soixante, avec trente minutes de chevauchement. Deux groupes, ventilateur et lumière du même côté ou de côtés opposés, plus un témoin. Le quatrième jour, ventilateur seul.
Pendant deux semaines, elle surveille, et lit du 50:50. Elle conclut à l’échec. Un dimanche matin ensoleillé, elle vient tout démonter, allume les LED qui brillent comme des lucioles, regarde un labyrinthe, et lâche : « Holy shit, they are doing it after all! » Ce qu’elle avait raté est le passage le plus rigoureux du livre. Le 50:50 n’était pas la bonne référence de hasard, parce qu’un pois non entraîné pousse vers la dernière lumière perçue cent pour cent du temps. Il ne fallait pas mesurer un tirage au sort, il fallait mesurer la capacité à contredire un réflexe. Entre soixante et soixante-dix pour cent des pois avaient fait ce choix rebelle. Scientific Reports, 2016, avec Vladyslav Vyazovskiy et Alexander Borbély, deux spécialistes du sommeil, caution méthodologique peu ordinaire en botanique.
Sa conclusion vaut bien au-delà des pois : « as I tested their learning ability within the Pavlovian conditioning paradigm, the seedlings had tested mine ». Et la dernière phrase du chapitre, « We don’t need to find our way out of the maze. We realize there never was a maze. »
Une enquête de terrain sur ses propres artefacts
Le chapitre H raconte les racines qui localisent l’eau au son, et il vaut surtout par ses ratés. Premier montage, un tuyau scellé où l’eau circule sans être accessible, contre un vrai gradient d’humidité. Les pois trouvent la source aussi bien dans les deux cas, et quand les deux sont offerts, ils vont sans hésiter à l’eau réelle. Deuxième montage, le playback, avec un haut-parleur vibrant et un lecteur MP3 fixés sur un pied du labyrinthe. Résultat déroutant, la majorité des plantules fuit le côté équipé, y compris quand on diffuse du silence. Elle soupçonne les aimants, écrit au groupe BioMagnetics de son école de physique le 2 avril, et reçoit ceci : « Hi Monica, to be honest, if I got your email a day earlier I would have just thought it was a April Fools joke. » Le collègue promet une mesure, ne la fait pas, elle attend quatre mois puis achète elle-même un gaussmètre. Verdict, l’équipement émet un champ magnétique mesurable dans un rayon de cinq centimètres, ce qui correspond presque exactement aux dimensions du pot noir. Insignifiant à notre échelle, décisif à celle des racines. Troisième montage, un haut-parleur de chaque côté pour standardiser l’artefact, image d’Ulysse entre Scylla et Charybde. Le son de l’eau l’emporte nettement sur le silence, moins nettement sur le bruit blanc.
Les boîtes gigognes du chapitre R, ses « matryoshka boxes », sont chronologiquement le point de départ. Piment, fenouil, basilic, tous les canaux connus bloqués un à un. Les jeunes piments accélèrent leur germination quand le fenouil est présent mais que ses signaux sont coupés, et l’effet bénéfique du basilic persiste même signaux bloqués. « with the guidance of the plants, I had uncovered a previously undocumented communication channel. » Et elle ajoute, ce qui l’honore, qu’elle n’en a aucune explication mécaniste.
Les idées, dont une qui vise mon propre travail
L’argument central est épistémologique. L’objection standard à ses résultats prend toujours la forme « les plantes n’ont ni cerveau ni synapses, donc comment pourraient-elles se souvenir ? ». Or la mémoire à long terme étant définie par la connectivité synaptique, la question interdit d’avance sa propre réponse. « it is the formulation of the question itself that has been failing us all along. » Écologiste de formation, elle préfère demander pourquoi une chose advient, et laisse volontiers les mécanismes aux physiologistes. Elle propose de voir la mémoire non comme un trait fixe de l’organisme mais comme une propriété de la relation, et la voix comme quelque chose qui existe dans l’espace entre soi et l’autre.
Vient ensuite la partie éthique, plus fine qu’un plaidoyer écologiste ordinaire. Elle distingue la propriété, qui écrase la subjectivité des plantes pour en abuser, la tutelle, qui paraît bienveillante mais « les infantilise involontairement en les traitant avec une gentillesse qui trahit notre sentiment de supériorité », et la co-participation non hiérarchique qu’elle défend. Et là, une phrase qui m’a atteint directement, sur ceux qui « overwrite plants with the sounds that are familiar to us by ventriloquizing them through the approximation of human speech or the transposition of musical scales and various instruments onto them ». Monica Gagliano range la sonification du végétal du côté de la tutelle condescendante. C’est une objection que je ne partage pas, et je la donne entière parce qu’elle est sérieuse.
Les deux registres, et l’écart qu’elle laisse ouvert
Le livre se présente comme une phytobiographie, écrit avec les plantes et en leur nom, et elle nomme son style plant-writing. Elle refuse explicitement la ventriloquie, l’humain n’y est ni interprète ni porte-parole, mais « a listener who filters out personal noise to hear plants speak » et un coauteur qui porte la conversation sur la page.
Le registre chamanique est aussi détaillé que le registre scientifique, et présenté au même niveau de réalité. La cérémonie dans la maloka avec Don M et sa double dose. Le bain rituel dans la pulpe de l’Ayahuma, face à l’est puis à l’ouest. Osha, l’esprit-ourse rencontré au tambour, qui l’enterre comme une graine, et le coup de théâtre quand son amie Sa lui apprend après coup que la racine d’osha, Ligusticum porteri, est appelée racine d’ours. La quête de vision lakota en Californie, guidée par une aînée nommée Mato Ta Pejuta Wakan Najin, où les arbres et les herbes lui crient à l’unisson « Tell our stories! »
La chaîne va toujours dans le même sens. Une instruction reçue en état non ordinaire, transcrite dans un carnet, exécutée à la lettre en laboratoire avec témoins et statistiques, publiée en revue à comité de lecture. Les articles d’Oecologia et de Scientific Reports ne mentionnent évidemment pas l’arbre. Le livre est l’endroit où elle raconte la genèse que la publication ne peut pas contenir. Et elle ne referme pas l’écart, elle formule contre elle-même l’objection la plus crue, « Did I seriously believe that a tree in the Amazon (…) had given me instructions », et n’y répond pas. Elle constate que le protocole a fonctionné.
Le livre n’est pas équilibré, et autant le dire. Les chapitres O, Y et A sont narratifs et spirituels, N, G et H sont expérimentaux, R fait la charnière. On peut ne lire que N, G, H et la seconde moitié de R, on aura tous les protocoles, et on aura perdu la raison pour laquelle ils existent.
Ce que la controverse apprend, et ce qu’elle n’apprend pas
En 2020, Kasey Markel publie dans eLife une réplication du conditionnement du pois qui ne retrouve pas l’effet. Monica Gagliano et ses coauteurs répondent que le montage différait, notamment que le stimulus inconditionnel employé ne déclenchait pas systématiquement de réponse. Markel réplique que ces différences n’expliquent pas l’échec. L’échange entier est en accès libre, il faut le lire en entier plutôt que d’en retenir un camp, et c’est exactement à quoi ressemble une science qui fonctionne. Ce qui est instructif, c’est que ce n’est pas là que le livre se joue. Ce qu’on lui reproche vraiment, c’est la seconde moitié, jugée disqualifiante avant tout examen. Simard le dit dans sa préface : « We owe her a debt of gratitude for swimming against the tide. »
Je retiens trois choses. La discipline de l’aveu, cette manière d’exposer l’erreur de référence statistique et l’artefact des haut-parleurs au lieu de les taire. L’idée que nos attentes bornent littéralement ce que nous sommes capables de voir, vérifiée par elle sur elle-même pendant deux semaines. Et cette formule, apprendre à attendre sans attendre, qui décrit assez bien ce qu’on fait quand on branche une plante et qu’on écoute.
Lu en juin 2021. Fiche écrite en 2026.

