Juillet 1993, quelque part dans une forêt de Colombie-Britannique. Des jeunes arbres plantés par groupes de trois, espacés de cinquante centimètres, sont enfermés un par un dans des sacs. Certains sont coiffés d’une tente conique plus ou moins occultante, installée quatre semaines plus tôt, pour leur fabriquer un ciel artificiel, plein soleil, ombre partielle, ombre profonde. Puis on injecte du gaz. Dans le sac du bouleau à papier, du dioxyde de carbone marqué au carbone 14. Dans celui du sapin de Douglas, du carbone 13. Deux heures d’impulsion, tentes retirées, en pleine lumière. Ensuite on attend neuf jours, on arrache tout, on sépare feuillage, tiges, racines grossières et racines fines, on broie, on brûle, et on lit ce que les tissus contiennent. La question tient en une ligne : est-ce que le carbone d’un arbre se retrouve dans le corps d’un autre.
C’est cette scène, répétée en août 1994, qui a produit l’article de Nature du 7 août 1997, et c’est autour d’elle que tout le livre s’organise.
Un plan qui est une vie
À la recherche de l’arbre-mère n’est pas un exposé, c’est une autobiographie qui avance au rythme d’une démonstration. Prologue, quinze chapitres, épilogue, et un plan strictement chronologique. On commence dans les monts Monashee avec les bûcherons à cheval de la famille, « Les bûcherons d’autrefois », puis viennent la sécheresse, les arbres-refuges, l’entrée au ministère des Forêts et la première dissonance professionnelle, « Un sol à empoisonner », « Des baissières envahies d’aulnes ». Le cœur expérimental occupe les chapitres 7 à 9, avec « La dispute au bar », « Radioactivité », « Échange de bons procédés ». La suite mêle la réception hostile du milieu, « Ils feraient aussi bien de peindre des cailloux », la vie privée, la maladie, et le passage de témoin, « Passer le relais ». L’épilogue lance le projet de l’arbre-mère.
Chaque chapitre part d’une scène de vie et y ramène une expérience. Le procédé peut agacer, il tient pourtant, parce que l’ordre biographique est aussi l’ordre logique de la découverte.
L’anomalie de départ
Le point de départ n’est pas une intuition, c’est un chiffre qui ne colle pas. Jeune chercheuse au ministère des Forêts, Simard constate que jusqu’à 10 % des jeunes douglas plantés tombent malades et meurent quand on a soigneusement supprimé autour d’eux les trembles, les bouleaux à papier et les peupliers. Ces plants ont pourtant tout ce que la sylviculture leur promettait : plus d’espace, plus de lumière, plus d’eau qu’un semis coincé dans une vieille forêt dense. Ils meurent quand même. Le livre entier sort de là.
Le détail du protocole, qui vaut d’être lu
L’expérience de 1997 mérite qu’on la raconte, parce que sa force est dans son montage. Trois espèces cohabitant naturellement sur la zone : le bouleau à papier et le sapin de Douglas, tous deux ectomycorhiziens, plus le thuya géant, à mycorhizes vésiculaires-arbusculaires, qui sert de témoin. Le thuya ne peut pas être branché sur le même réseau fongique. Ce qu’il reçoit malgré tout mesure donc ce qui a transité bêtement par le sol.
Simard a d’abord vérifié que la connexion était plausible : sept morphotypes ectomycorhiziens communs aux deux premières espèces, couvrant plus de 90 % de leurs apex racinaires. Puis le marquage réciproque, qui est la vraie invention. Chaque partenaire reçoit son propre isotope, 7,4 MBq, et la première année le schéma est inversé entre les groupes répliqués pour neutraliser les différences de fixation entre les deux marqueurs. On ne suit pas un flux, on suit les deux en même temps.
Les résultats sont d’une sobriété qui surprend quand on connaît la réputation du livre. Première campagne, sur des plants de deux ans : les échanges vont dans les deux sens et s’équilibrent, le net est donc nul, et le total représente 4 % de l’isotope fixé. Le passage par le sol vers le thuya reste sous 1 %. Deuxième campagne, sur des plants de trois ans : cette fois le douglas est bénéficiaire net dans les trois régimes de lumière, en moyenne 6 % de l’isotope total fixé, et l’effet double à l’ombre. Le transfert net va de 2,7 % en plein soleil à 9,5 % à l’ombre profonde. Le thuya, lui, ne capte que l’équivalent de 18 % de ce qui circule entre les deux autres, ce qui signifie que l’essentiel passe par les filaments fongiques et non par la terre.
L’interprétation des auteurs est prudente et purement physique. Le bouleau photosynthétise 1,5 fois plus que le douglas en plein soleil et 4,3 fois plus à l’ombre profonde, sa teneur foliaire en azote est double, le carbone descend donc un gradient. Une relation source-puits, pas une générosité. Nature a mis le sujet en couverture sous le titre « The Wood-Wide Web », et c’est cette formule, pas la prudence de l’article, qui a fait le tour du monde.
Ce que le livre ajoute au-dessus de 1997
Vient ensuite tout ce que Simard a accumulé pendant vingt-cinq ans, et qu’elle raconte ici pour la première fois d’affilée. Le sens du flux s’inverse avec les saisons : en été le carbone va du bouleau vers le douglas ombragé, en automne, quand le bouleau perd ses feuilles et que le douglas pousse encore, le net repart dans l’autre sens. Sur six peuplements d’environ 930 m², presque tous les arbres sont reliés par trois degrés de séparation au maximum, et un très vieux sujet est relié à 47 autres, avec une projection au-delà de 250. Les semis qui ont plein accès au réseau ont 26 % de chances de survie en plus. Les mycorhizes fournissent jusqu’à 40 % de l’azote et jusqu’à 50 % de l’eau nécessaires à l’arbre, qui échange par ses racines entre 10 et 40 % du carbone qu’il y stocke.
Deux épisodes sortent du lot. Des semis de douglas défoliés, donc condamnés, transfèrent des signaux de stress et une quantité importante de carbone à des pins ponderosa voisins, lesquels accélèrent aussitôt leur production d’enzymes de défense. Et la reconnaissance de parenté, travaillée avec la doctorante Amanda Asay et l’écologue Brian Pickles : des douglas apparentés distinguent les apex racinaires de leur descendance de ceux de semis étrangers, et les favorisent en carbone. Simard écrit qu’elle ignore par quel mécanisme. Cette honnêteté-là, il faut la lui compter.
L’arbre-mère, enfin, n’est pas femelle. Le terme technique de ses articles est hub tree, arbre-carrefour : le plus gros, le plus vieux, le plus connecté, dont les racines profondes remontent de l’eau que des semis à racines superficielles n’atteindraient jamais. Quand les voisins souffrent, le flux augmente.
Les thèses, y compris celle qui coince
Quatre idées se tiennent solidement. Les arbres échangent en forêt réelle et pas seulement en pot. La direction du flux obéit à un gradient, pas à une intention. Un arbre-carrefour vaut plus debout que sa valeur en bois, puisque le couper fait chuter la survie des jeunes. Et la coupe rase assortie d’un désherbage complet est une erreur y compris en termes de rendement, ce qui est l’argument le plus efficace de tout le livre parce qu’il parle la langue des forestiers.
La cinquième thèse est plus fragile et Simard le sait : la science occidentale serait trop réductionniste pour saisir un système d’interdépendances, et elle relie explicitement cette critique à un modèle masculin de la réalité et aux savoirs autochtones. Dans un entretien avec Richard Grant, elle formule ça très bien : « Nous ne posons pas de bonnes questions sur l’interconnexion de la forêt, parce que nous sommes tous formés en réductionnistes. Une cuillère à café de sol forestier contient plusieurs kilomètres de filaments fongiques. » On peut la suivre ou pas. Le fait est que la moitié de son livre raconte ce qu’il en coûte de poser ces questions-là. Un jeune chercheur, dit-elle à Ferris Jabr, s’entendait répondre par les anciens : « pourquoi n’étudies-tu pas plutôt la croissance et le rendement ? Moi je m’intéressais davantage à la façon dont ces plantes interagissent. Ils trouvaient ça très fille. » Et sur l’accueil réservé à ses premiers travaux, cette phrase du livre : « Une ombre grandissait sur mon travail. »
Toutes ces citations circulent ici en traduction, d’après des entretiens en anglais. Je n’ai pas vérifié leur formulation dans le texte français de Dunod.
La querelle, et ce qu’elle apprend
En 2023, Justine Karst, Melanie Jones et Jason Hoeksema publient trois textes qui contestent la solidité de trois affirmations devenues courantes : que les réseaux mycorhiziens seraient partout, qu’ils profiteraient aux semis, que les vieux arbres favoriseraient les jeunes. Ils diagnostiquent un biais de citation positive. Simard a répondu en 2025. La biologiste Toby Kiers résume l’objection d’une façon qui vaut la peine d’être entendue : « Là où certains scientifiques voient un grand collectif coopératif, je vois une exploitation réciproque. »
Cette dispute apprend quelque chose, et c’est pour ça que je la rapporte. Elle ne porte pas sur les mesures de 1993, que personne ne conteste, elle porte sur l’écart entre ce qu’une mesure établit et ce qu’un récit lui fait dire. On voit très bien cet écart en lisant Simard elle-même. Dans ses articles, langue prudente, gradients, pourcentages, écarts-types. En public, des espèces « interdépendantes comme le yin et le yang » et des arbres vétérans qui transmettent des messages de sagesse. Elle n’a jamais écrit que les arbres sont conscients. Sa façon de le dire le laisse pourtant entendre, et le lecteur qui entend ça n’a pas tort de l’entendre.
La langue, les longueurs, les clairières
454 pages, et la recension de La Vie des idées met le doigt juste : l’ouvrage est « touffu » et « riche », parfois redondant, les monologues intérieurs reviennent, les dialogues sentent la reconstitution tardive. Le cancer, le divorce, les cérémonies, tout ce matériel intime que je craignais de trouver encombrant fonctionne en réalité comme des clairières, des endroits où la lumière entre et où le concept devient lisible. La même recension parle d’« une somme de vie et de science au prisme de l’écologie humaine et naturelle », ce qui est exactement ça.
L’épilogue quitte le récit pour ouvrir un chantier. Le Mother Tree Project, lancé en 2015 à l’université de Colombie-Britannique, porte sur le douglas, le pin ponderosa, le pin tordu et le mélèze de l’Ouest, et il est prévu pour cent ans. La scène finale est presque trop belle pour être vraie et elle l’est : dans la forêt communautaire de Harrop-Procter, près de Nelson, environ 11 300 hectares, le gestionnaire Erik Leslie a marqué à la peinture bleue les arbres les plus vieux et les plus sains avant la coupe, à la demande de Simard. « J’ai franchi une ligne, je suppose. C’est une manière de rendre ce que les forêts m’ont donné. »
Ce que j’en garde pour mon propre travail tient en une observation de méthode. Simard n’a pas commencé par affirmer que les arbres communiquent, elle a commencé par un chiffre qui ne collait pas, 10 % de plants morts alors qu’ils avaient tout, et elle a mis quatre ans à construire un montage où la réponse ne pouvait pas venir d’ailleurs. Le témoin thuya, c’est ça qui fait la démonstration, pas le carbone 14. La leçon est utile à qui branche des électrodes sur une feuille.
Lu en mars 2022. Fiche écrite en 2026.

