« The End, ou comment Zep fait riposter la forêt »


Média / mardi, mars 15th, 2022

Des koudous meurent en Afrique australe, et personne ne comprend pourquoi. Ils ont brouté des acacias, comme toujours. Sauf que les arbres, sur-broutés, ont concentré le tanin de leur feuillage jusqu’à un niveau létal, et ont prévenu leurs voisins par voie aérienne. L’épisode est réel, daté autour de 1990, et c’est le fils de Zep, Arthur, qui le lui a rapporté. C’est par là que s’ouvre The End, et tout l’album tient dans le prolongement de cette seule information : et si le mécanisme, au lieu de rester local, devenait planétaire.

Zep, c’est Philippe Chappuis, et pour la plupart des lecteurs c’est Titeuf. Il publie ici, chez Rue de Sèvres, le 25 avril 2018, un grand format d’environ quatre-vingt-dix pages. Réédition en janvier 2023.

Deux fils qui ne se rejoignent que trop tard

Le récit démarre sur deux histoires sans rapport apparent.

Premier fil, les Pyrénées espagnoles. Un couple de randonneurs arrive dans un village où tous les habitants gisent déjà, inconscients ou morts, puis s’effondre à son tour. Pas de trace, pas de blessure, pas d’agresseur. Rien qui ressemble à une cause.

Second fil, la Suède. Théodore Atem, jeune biologiste, rejoint une équipe installée dans une réserve naturelle. L’équipe est dirigée par le professeur Richard Frawley, paléobotaniste au caractère de chien, entouré de son assistante Moon et d’un chercheur nommé Sorge. Leur objet, c’est la communication entre les arbres. Ils mesurent les échanges gazeux de la réserve, et les signaux deviennent progressivement illisibles, puis franchement étranges.

Frawley défend une thèse que ses confrères tiennent pour fantaisiste. Les arbres conserveraient dans leur ADN la mémoire de la Terre, une archive qu’il appelle le codex arboris. Les portions non codantes de leur génome seraient le support d’informations très antérieures à l’apparition de l’espèce humaine. Zep raconte avoir inventé cet élément avant de découvrir que ces portions non lues existaient réellement, ce qui rendait au moins concevable l’idée d’un stock d’informations anciennes non déchiffrées.

Pendant que l’équipe mesure, les anomalies s’accumulent, et elles sont bien vues. La faune sauvage perd sa peur de l’homme et se laisse approcher. Des champignons inconnus poussent, à la fois dans la réserve suédoise et sur les lieux des morts espagnoles. Les arbres se mettent à sécréter des substances inhabituelles. Une firme pharmaceutique finance discrètement les travaux, ce qui fait planer un moment le soupçon commode d’une responsabilité industrielle.

Le basculement vient du recoupement. En croisant les génomes analysés en Suède avec les morts espagnoles, les comportements animaux et les champignons, Frawley comprend, trop tard, qu’il ne regarde pas des accidents locaux mais les premiers signes d’un phénomène global. Les arbres, saturés par les perturbations humaines, communiquent entre eux et déclenchent une mutation coordonnée. Ils changent la composition de ce qu’ils émettent, et l’espèce humaine devient la cible d’une régulation biologique, exactement comme une population animale en surnombre. Frawley pousse l’hypothèse jusqu’au bout : la Terre aurait déjà procédé ainsi, et la disparition des dinosaures relèverait du même mécanisme.

Puis l’humanité tombe. Partout, sans avertissement. Théodore et quelques rares survivants sont épargnés. Aucune des recensions que j’ai lues ne dit ce qui les distingue, ni ce qu’il advient exactement de Frawley, de Moon et de Sorge.

Une fin presque muette

La dernière partie change de régime, et c’est ce qui m’a le plus intéressé formellement. Elle devient presque silencieuse, portée par des paysages plutôt que par du dialogue, mélancolique sans être désespérée. La question qu’elle laisse ouverte est celle d’une nouvelle chance, d’une survie recommencée sur d’autres bases. Plusieurs critiques lui reprochent d’arriver trop vite et de manquer de radicalité au regard de la tension accumulée pendant soixante pages. Le reproche n’est pas absurde.

Le trait, la couleur, le grand format

Zep quitte ici le cartoon pour un dessin réaliste, et c’est le constat unanime de toutes les recensions. Le trait reste reconnaissable, mais il sert des personnages proportionnés, des visages expressifs, des forêts et des animaux traités avec précision. Il a travaillé d’après modèles et photographies, en faisant poser des proches, son fils servant de référence pour Théodore.

La couleur est l’autre parti pris. L’album travaille en gammes très restreintes, sépia, bichromies, chaque séquence recevant sa dominante. Zep explique s’en servir comme d’un rythme narratif. L’effet est sourd, cotonneux, franchement inquiétant. Les lecteurs favorables parlent d’ambiances très prenantes, les autres trouvent l’ensemble monotone et estiment que le sépia bride l’impact visuel. Le grand format autorise de grandes cases et des plans larges, le dialogue est rare, la lecture est donc rapide malgré la pagination.

Une réserve revient chez plusieurs recenseurs, et elle est juste : dans un récit dont l’agent principal est la forêt, ce sont les humains qui occupent la majeure partie de la surface dessinée.

Ce que Zep a lu avant d’écrire

Dix-huit mois de documentation, de lectures et de rencontres avec des chercheurs. Le botaniste Francis Hallé, créateur du Radeau des Cimes, est celui qu’il cite en premier, et c’est de lui que Frawley tient son apparence et sa stature. Zep précise que la ressemblance s’arrête là, le caractère sombre du personnage et sa passion pour le rock étant de pure fiction. Sur sa méthode, il est net : « J’ai écrit mon synopsis et après j’ai consulté pas mal de scientifiques pour vérifier si ce que je disais était plausible. »

Ce qui passe des recherches au récit : la communication chimique entre arbres, les réseaux souterrains qui les relient, la capacité d’anticipation (il évoque des cèdres espagnols percevant l’annonce d’un incendie portée par le vent), les portions non lues du génome. L’extrapolation, elle, commence au moment où une défense chimique réelle et locale devient une stratégie coordonnée à l’échelle du globe, dotée d’intention et capable de viser une espèce précise. Zep assume le régime de la fable, et son intention tient en une phrase : « n’oublions pas qu’on n’est pas les maîtres de la terre ». Il ajoute que « nous sommes là par oubli de la nature ». Le renversement est là, revendiqué : dans l’apocalypse écologique ordinaire, c’est l’homme qui déclenche la catastrophe, ici c’est la nature qui agit.

Morrison en fond, très fort

Le titre est celui de la chanson des Doors de 1967, près de douze minutes, qui ferme leur premier disque. Frawley l’écoute en boucle, à un volume tel que ses assistants doivent porter un casque pour s’en protéger. Le personnage se dessine en deux temps par ce seul détail, le vieux savant rugueux, et derrière lui l’ancien rebelle. Zep relève l’ironie de cette génération rock qui devait mourir jeune et qui a survécu, les Rolling Stones à l’appui. Les paroles de Morrison, qui annoncent la fin de tout et la fin de l’ami, courent sous l’extinction en cours. Une recenseuse note que la musique sature tellement la lecture que d’autres titres du groupe, Riders on the Storm notamment, restent en tête une fois l’album refermé.

Un accueil coupé en deux

C’est peut-être la donnée la plus parlante du dossier. Planète BD met la note maximale et parle de chef-d’œuvre. SambaBD note 9 sur 10 et salue une science-fiction sans soucoupes ni robots. Bubble 9e Art parle d’un choc de lecture. En face, BD Gest affiche une moyenne de 2,82 sur 5, SensCritique tourne autour de 6,7 sur 10 pour près d’un millier de votants. Les griefs sont constants : personnages peu approfondis, dénouement précipité, message écologique convenu, colorisation monotone. Un chroniqueur relève aussi que Zep a pris des libertés avec l’histoire réelle des koudous et des acacias. Ces notes et ces jugements, je les rapporte d’après les recensions, sans être remonté à chaque source.

Une chose à garder claire en refermant l’album : The End est une fiction catastrophiste, pas un document. Ce qu’elle avance sur ce que font les arbres ne se cite pas comme argument, et Zep ne le demande pas. Ce que je retiens, en revanche, c’est ce qu’il dit du récit lui-même, que la narration imprègne les consciences là où les statistiques échouent. Je travaille depuis dix ans à faire entendre des plantes devant du public, et je sais qu’il a raison. Le grand public a rencontré l’idée d’une communication végétale par la bande dessinée et le best-seller, pas par les revues à comité de lecture.

Lu en mars 2022. Fiche écrite en 2026.

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