En décembre 1996, une coulée de boue descend sur le hameau de Stafford, dans le comté de Humboldt, au nord de la Californie, et ravage le village. Le versant qui la surplombe venait d’être coupé à blanc. Les habitants accusent l’entreprise forestière, Pacific Lumber, et l’ingénieur Donald H. Gray conclut à la responsabilité de la coupe. Quelques mois plus tard, le Département des forêts de Californie autorise l’exploitation du versant voisin, celui où pousse un séquoia à feuilles d’if d’environ mille ans que des militants d’Earth First! ont baptisé Luna.
C’est là que commence le livre de Julia Butterfly Hill, et le choix est remarquable. Elle n’ouvre pas sur elle. Elle ouvre sur un village enseveli et sur une décision administrative absurde, et ce n’est qu’au chapitre suivant, une fois le décor posé, qu’elle entre en scène.
Ce que contient le livre
Treize chapitres, un prologue, un épilogue, une postface. Le récit est linéaire, presque un journal, et suit les 738 jours passés dans l’arbre, du 10 décembre 1997 au 18 décembre 1999.
Le premier chapitre porte un titre étrange, « Lutter contre la peur avec une fourchette en bois », et raconte l’accident de voiture d’août 1996. Elle a vingt-deux ans, un volant pénètre son crâne, elle passe près d’un an à réapprendre à parler et à se mouvoir. De cette rééducation sort un renversement de valeurs, puis un voyage en Californie, la rencontre avec une forêt primaire, la découverte des coupes à blanc, et l’abandon du tour du monde qu’elle avait prévu.
Vient « Initiation », en novembre 1997. Elle arrive au camp de base militant, où elle n’est pas particulièrement bien accueillie et où elle ne trouve pas sa place. Elle se porte volontaire pour une occupation de cinq jours dans Luna, avec deux militants surnommés Shakespeare et Blue, guidée par un autre nommé Geronimo. Hill y explique ce qu’est le tree-sit, tactique de dernier recours quand les voies juridiques et politiques ont échoué. Au chapitre suivant, « Apprendre à se connaître », elle reçoit environ trois minutes d’instruction avant de monter à la corde. Elle redescend malade après Thanksgiving, avec deux infections virales.
Décembre 1997, « Appel à l’action ». Les coupes se rapprochent, les volontaires manquent, elle propose de rester trois ou quatre semaines pour assurer une présence continue. Départ de nuit le 10 décembre, avec des sacs d’environ cinquante kilos.
Les chapitres suivants déroulent le siège, la tempête, l’usure, l’anniversaire du premier hiver, puis les négociations qui mènent à l’accord.
L’arbre, la plateforme, le siège
Luna fait deux cents pieds de haut, soit environ soixante et un mètres, et douze pieds de diamètre. Hill s’installe à cent quatre-vingts pieds du sol, cinquante-cinq mètres, sur une plateforme de six pieds sur huit, autour d’un mètre quatre-vingts par deux mètres quarante. Une seconde plateforme, plus petite, est suspendue de l’autre côté du tronc. Le ravitaillement monte à la corde, assuré par un réseau au sol. Elle cuisine sur un réchaud, collecte l’eau de pluie, et dispose d’un téléphone solaire. Cet appareil est le vrai pivot du livre, celui qui transforme un blocage local en affaire internationale.
Ce qu’elle subit se lit par séquences, et c’est le meilleur du texte parce que c’est le plus concret. D’abord les bûcherons, douze jours à abattre des dizaines d’arbres autour d’elle, avec le bruit, la poussière et la menace directe des chutes. Ensuite les vigiles de l’entreprise, dix jours de siège destiné à l’affamer, projecteurs braqués sur la plateforme toute la nuit, sonneries de clairon à des heures aléatoires pour l’empêcher de dormir. Puis l’hélicoptère de Pacific Lumber, qui tourne autour de sa position, projecteur allumé, neuf nuits de suite d’après un compte rendu de seconde main. La présentation de l’éditeur français évoque en plus une aspersion de napalm, dont je n’ai trouvé trace nulle part du côté anglophone.
Et l’hiver, qui est un hiver El Niño, avec des vents rapportés jusqu’à quatre-vingt-dix miles à l’heure. Elle est à cinquante-cinq mètres sous une simple bâche, dans un arbre qui plie. Elle dira plus tard : « Après les trois premiers mois, j’étais brisée à tous les niveaux, physiquement, émotionnellement, spirituellement, mentalement. »
Elle descend le 18 décembre 1999 et parcourt trois kilomètres à pied, pieds nus, jusqu’à la conférence de presse.
Ce qu’elle obtient, et ce qu’elle n’obtient pas
L’accord est une servitude de préservation. Pacific Lumber s’engage à ne jamais couper Luna, ni les arbres compris dans un rayon de deux cents pieds autour de lui, soit environ 2,9 acres. La protection est perpétuelle, et la garde en revient au Sanctuary Forest Land Trust. En échange, Hill et ses soutiens versent cinquante mille dollars à l’entreprise au titre du manque à gagner. Elle demande que la somme aille aux ouvriers licenciés, l’entreprise refuse et la reverse à l’université d’État de Humboldt pour de la recherche en foresterie durable.
Un arbre, moins d’un hectare et demi, et les coupes qui continuent tout autour. Elle ne maquille pas cette étroitesse, et c’est ce qui rend la fin du livre supportable.
Le mouvement intérieur
Le chapitre 5 est le vrai centre du livre. Elle regarde tomber les arbres autour d’elle et se découvre submergée par la haine. Elle écrit que si elle ne trouvait pas comment traiter cette colère, celle-ci finirait par la détruire. Ce qu’elle met en place n’est pas une paix, c’est un travail quotidien, répété, épuisant, pour retourner cette énergie en attachement, y compris envers les bûcherons et les vigiles qu’elle a sous les yeux. La demande qu’elle formule après son accident, et qu’elle reprend dans le texte, donne le ton du livre entier : « Si je suis vraiment censée revenir et me battre pour ces forêts, aidez-moi à savoir ce que je suis censée faire, et servez-vous de moi comme d’un instrument. »
Le second mouvement est celui du lien avec l’arbre. Luna commence comme un outil de blocage, et devient une relation qu’elle décrit explicitement comme une conversation. Elle raconte avoir traversé la grande tempête en s’accordant aux mouvements du séquoia au lieu de leur résister. C’est la part du texte qui divise le plus ses lecteurs, entre ceux qui y voient l’essentiel et ceux qui la trouvent mystique.
Une lutte, pas une communion
L’intérêt du livre tient aussi à ce qu’il ne cache pas les fractures, et elles sont internes au camp militant. L’ampleur médiatique creuse un écart avec Earth First!, qui lui reproche de ne pas porter l’image dure du mouvement. Elle avait choisi de ne pas s’affilier officiellement, revendiquant une désobéissance faite « pour les séquoias et rien d’autre ». Hill raconte elle-même une réunion téléphonique entre militants qui se délite en cours de route, les désaccords tournant à l’hostilité. Et après la mort du militant David « Gypsy » Chain lors d’une opération de coupe, puis le retrait temporaire de la licence de Pacific Lumber, des bûcherons du comté perdent leur emploi et le ressentiment local monte contre elle.
Rien de tout cela n’affaiblit le récit. Ça lui donne son poids.
Ce qu’est devenue Luna
Pendant le week-end de Thanksgiving 2000, moins d’un an après la descente, un inconnu attaque l’arbre à la tronçonneuse. Une entaille unique, profonde d’environ trente-deux pouces et longue de dix-neuf pieds, plus de la moitié de la circonférence. L’auteur n’a jamais été identifié. Des cales d’acier sont enfoncées pour relâcher la tension, des étriers boulonnés par-dessus, et en 2001 l’ingénieur civil Steve Salzman conçoit un haubanage par câbles capable de tenir dans des rafales de soixante à cent miles à l’heure. Le spécialiste des canopées Steven Sillett participe à l’opération. Luna est toujours debout.
En France, le relais s’appelle Thomas Brail. Arboriste-grimpeur du Tarn, il monte en mai 2019 dans un platane de Mazamet, en sauve sept sur neuf, fonde le Groupe national de surveillance des arbres, occupe un platane devant le ministère de la Transition écologique et y entame une grève de la faim le 31 août 2023. C’est lui qui préface la nouvelle édition française de janvier 2025, sous le titre « Des phares dans la nuit ». La filiation est revendiquée.
Ce que j’en garde, c’est ceci. Le livre ne contient aucun instrument, aucun protocole, aucune mesure. Il tient debout par le récit seul, et il a déplacé des choses réelles. Et Hill donne un nom à son arbre, comme je nomme les miens. Elle est entrée en relation avec quelque chose qu’elle a du mal à nommer, à cerner, mais qui existe, est palpable et nous change à tout jamais.
Lu en septembre 2022. Fiche écrite en 2026.

