« Silent Friend », ou l’électrode que j’ai reconnue tout de suite


Média / mardi, août 4th, 2026

Ce soir, chez moi, devant l’écran. Un homme d’une soixantaine d’années monte sur un escabeau dans un jardin botanique, écarte une branche, et vient pincer une petite pince métallique sur une feuille de ginkgo. Le câble redescend le long du tronc. Pour n’importe quel spectateur, c’est une image étrange. Pour moi, c’est un geste que j’ai fait des centaines de fois, sur Danaé, sur le Catalpa, sur la Fougère, et je ne m’attendais pas du tout à le retrouver là, en gros plan, porté par Tony Leung.

Tony Leung Chiu-wai pose un capteur sur une feuille de ginkgo
Le docteur Tony Wong branche le vieux ginkgo. © 2025 Pandora Film / Galatée Films / Inforg-M&M Film / Arte France Cinéma

Le film s’appelle Silent Friend, il est signé Ildikó Enyedi, il dure deux heures vingt-sept, et il est très beau. Je le dis d’entrée parce que c’est la première chose que j’ai eu envie de dire une fois le générique passé.

Un arbre, trois époques, un seul jardin

Tout se passe à Marburg, vieille ville universitaire allemande, dans le jardin botanique, autour d’un ginkgo biloba que le film date de 1832. L’arbre ne bouge pas. Ce sont les humains qui défilent devant lui, sur trois époques, et c’est lui le personnage principal.

1908. Grete est l’une des toutes premières étudiantes admises à l’université. Les professeurs s’emploient à l’humilier pendant les examens d’entrée, son logeur la chasse pour immoralité, elle finit assistante d’un photographe, puis demande à embarquer comme photographe sur une expédition aux Indes orientales. Cet épisode est tourné en 35 mm noir et blanc.

1972. Hannes vit dans une maison partagée près du campus. Sa voisine Gundula travaille sur les interactions entre plantes et humains, ce qu’il commence par prendre de haut. Puis elle part en voyage, et il se retrouve seul avec un géranium relié à un capteur dans la chambre vide. Il s’y attache. Il finit par bricoler le montage pour que la plante commande l’ouverture du portail. Épisode tourné en 16 mm.

2020. Le docteur Tony Wong, neurologue venu de Hong Kong, arrive pour étudier l’activité cérébrale des nouveau-nés. Le confinement lui ferme les portes de son laboratoire. Guidé par une botaniste, Alice Sauvage, il déplace son protocole sur le vieux ginkgo et lui pose ses capteurs d’imagerie cérébrale. Le gardien du jardin, Anton, commence par lui rendre la vie impossible. Ils finissent assis côte à côte sur un banc, à regarder l’arbre se féconder. Épisode tourné en numérique.

Le chef opérateur, Gergely Pálos, a donc changé de support à chaque époque, et il a reçu le prix de la meilleure photographie à Chicago pour ça. Ce n’est pas un effet de manche. Le grain change, la distance change, et l’échelle de plan change aussi. Enyedi le dit très bien : en 1908 la caméra est collée à Grete, sans aucune distance émotionnelle, alors qu’en 2020 « on voit Tony dans d’immenses plans fixes très larges, silhouette minuscule au milieu des géants qui l’observent à distance ».

Grete, adossée au tronc, en 1908
Luna Wedler dans l’épisode de 1908, tourné en 35 mm noir et blanc. Elle a reçu pour ce rôle le prix Marcello-Mastroianni à Venise. © 2025 Pandora Film / Galatée Films / Inforg-M&M Film / Arte France Cinéma

L’épisode de 1972 m’a coupé le souffle

Un garçon seul avec un capteur sur un géranium, qui finit par faire ouvrir un portail à la plante. Cinquante ans avant mes claviers de mots. C’est exactement mon montage, avec un cran de moins.

Et ce n’est pas une invention de scénariste. Enyedi raconte s’être appuyée sur les expériences réelles de cette décennie-là, quand des chercheurs collaient des électrodes sur des plantes en pot pour lire leurs variations électriques, jusqu’à faire commander une porte de garage par l’une d’elles. Elle en parle sans condescendance et sans emphase : « Ces expériences étaient très primitives, très rudimentaires. Ils posaient simplement des capteurs sur toutes sortes de plantes, et ils étaient stupéfaits que la plante montre effectivement, par des impulsions électriques, des signes de perception du monde autour d’elle. »

C’est la période Backster, la période de La Vie secrète des plantes, celle dont j’ai déjà parlé ici et qui a fait tant de mal à la question en la rendant infréquentable pour les laboratoires. Enyedi la reprend par le bon bout. Elle ne demande pas si les mesures étaient valides, elle filme ce qu’un garçon de vingt ans fait de sa solitude quand une plante lui répond.

L'épisode des années 1970
L’épisode des années 1970, tourné en 16 mm. Photographie de Lenke Szilágyi. © 2025 Pandora Film / Galatée Films / Inforg-M&M Film / Arte France Cinéma

Ce que dit la réalisatrice, et ce qu’elle refuse de dire

Ildikó Enyedi suit ces travaux depuis longtemps, elle le dit sans détour : « J’ai suivi passionnément les expériences de communication végétale pendant des décennies, c’est vrai. » Et le but qu’elle donne à son film est encore plus net : « L’un des buts de ce film, peut-être le principal, est d’apercevoir la perspective d’un arbre, son monde à lui. »

Ce qui rend le film juste, c’est qu’elle attaque la question par le rythme plutôt que par le message. « La durée d’une vie humaine est douloureusement courte comparée à celle des arbres. Notre rythme de vie est aussi radicalement différent. Nous avons un battement de cœur rapide, nous prenons autour de cinquante respirations par minute. Les arbres ont une inspiration et une expiration par jour. » Une inspiration par jour. Quand on tient ça, on comprend pourquoi la caméra se met à durer, pourquoi les plans s’étirent, et pourquoi le film prend son temps au point d’agacer ceux qui sont pressés.

Sur le ginkgo lui-même, elle est allée chercher ce qu’il a de particulier. Ses prédateurs naturels ont disparu depuis des millions d’années, et l’espèce a traversé les extinctions à peu près inchangée. « C’est une âme solitaire », dit-elle de son arbre.

Elle a consulté des scientifiques, dont Monica Gagliano, dont j’ai lu et raconté le travail ici même. Et elle pose une limite que je trouve honnête : le film « évoque la perspective d’un arbre, mais il ne veut pas être prétentieux au point de vous dire : voilà ce que ressent un arbre ». Elle propose, elle n’assène pas. Sa façon de résumer son métier tient en un mot, elle parle d’une invitation.

Tony Leung, lui, a passé six mois à lire de la botanique et de la neurologie avant le tournage, et il en est ressorti transformé. « Avant, je traitais ça comme un arbre. Maintenant, avec tout ce que j’ai appris des plantes, je le vois comme un être sensible. Quelque chose comme nous, les humains, sauf qu’ils vivent à l’envers. »

Tony Wong et Anton devant le ginkgo
Le neurologue et le gardien du jardin, assis devant l’arbre. © 2025 Pandora Film / Galatée Films / Inforg-M&M Film / Arte France Cinéma

Mon reproche, et il porte sur le courage

La botaniste qu’incarne Léa Seydoux s’appelle Alice Sauvage. Le film ne l’annonce jamais, mais à la seconde où elle parle du Mimosa pudica, on sait de qui elle tient. C’est Monica Gagliano.

Rappel de ce qui se cache derrière ce nom de plante. Monica Gagliano fait tomber des mimosas en pot, encore et encore, dans un dispositif réglé au millimètre. Les folioles se referment au premier choc, comme prévu. Puis les plantes cessent de se refermer, parce qu’elles ont établi que la chute ne leur fait rien. Et vingt-huit jours plus tard, elles s’en souviennent encore. L’article paraît dans Oecologia en janvier 2014, cosigné avec Stefano Mancuso, après avoir été refusé par plus d’une douzaine de revues majeures, certaines sans même le lire.

Voilà ce que le film convoque, et voilà tout ce qu’il en fait. Un nom de plante, une réplique, on passe. L’appui est posé et jamais développé, à peine esquissé, comme s’il n’était pas assumé. Ceux qui savent reconnaissent, les autres ne voient rien, et personne n’a à en répondre. C’est dommage, et c’est le seul vrai reproche que j’ai à faire à Enyedi.

Parce que l’occasion était énorme, et elle était déjà dans son propre découpage. C’est même ce qui m’amuse le plus dans ce film. Ses trois époques tombent pile sur trois moments où la chose a vraiment eu lieu, et il n’en nomme aucun.

1908. Grete se bat pour entrer dans une université qui ne veut pas d’elle. Dans ces années-là exactement, Jagadish Chandra Bose mesure les réponses électriques des plantes avec un appareil que personne d’autre ne possède, et se fait refouler par l’institution savante de Londres. Son mémoire lu devant la Royal Society le 6 juin 1901 ne sera jamais publié. Le grief n’était même pas expérimental, il était lexical. Bose écrivait response là où on exigeait reaction, au motif que le premier mot accordait trop d’initiative à la plante. Il faudra attendre 1920 pour qu’on l’élise parmi les membres de cette même société, et 1992 pour qu’un article de Nature établisse, sur une tomate blessée, précisément ce qu’on lui interdisait d’imprimer. Il suffisait que Grete ait lu Bose. Une réplique, un titre d’article posé sur une table, et l’épisode entier changeait de poids. Une femme qu’on refuse à l’université, qui tient dans les mains les travaux d’un Indien qu’on refuse à la Royal Society, sur des plantes qu’on refuse d’écouter. Le film raconte ce refus trois fois sans jamais le dire une seule.

1972. Le garçon et son géranium. Là, ce n’est plus un rapprochement, c’est mon propre atelier avec cinquante ans d’avance. Damanhur date de 1976 la mise au point de son premier appareil, l’ancêtre direct du U1 que j’utilise, et les deux expériences que la communauté met en avant dans son propre récit sont une plante qui fait avancer un petit chariot, et une plante qui ouvre une porte. Une plante qui ouvre une porte. C’est la scène du film. Enyedi en crédite un chercheur canadien, et c’est là que se voit le mieux ce que je lui reproche, parce qu’elle ne donne pas son nom. Ni dans le film, ni dans les entretiens que j’ai lus. J’ai cherché de mon côté, je ne l’ai pas retrouvé. Une ligne au générique aurait suffi, et je me serais empressé d’aller étudier ses travaux. Je ne dois pas être le seul dans ce cas. Elle n’avait d’ailleurs pas besoin d’aller chercher si loin.

J’ai une hypothèse sur ce détour, et je la donne pour ce qu’elle est, une hypothèse. Damanhur est une communauté spirituelle italienne, et en Europe ce mot-là appelle le mot secte dans la phrase suivante. Je précise tout de suite que je m’y suis rendu, que j’ai côtoyé les gens qui y vivent, et que c’est tout sauf une secte. Mais le réflexe existe, il est puissant, et il n’attend pas d’avoir vu pour juger. Nommer Damanhur dans un film en compétition à Venise, c’est offrir à n’importe quel journaliste pressé la seule ligne qu’il retiendra. Le Canada, lui, est un pays qu’on ne peut pas soupçonner. C’est celui de Suzanne Simard, de ses sapins de Colombie-Britannique et des réseaux souterrains qu’elle a mesurés, donc celui où la communication entre plantes a désormais pignon sur rue et comité de lecture. Déplacer l’expérience de l’Italie vers le Canada, c’est la faire changer de colonne, de celle des sectes à celle des revues. Je comprends très bien le calcul. Il coûte quand même son nom au chercheur, et il coûte au spectateur la seule piste qu’il aurait pu suivre en sortant.

Ajoutez Backster, qui coince une feuille de dracaena entre deux électrodes de polygraphe le 2 février 1966 à sept heures du matin, et La Vie secrète des plantes, qui en fera un phénomène mondial en 1973, et vous obtenez l’année 1972 encadrée des deux côtés par des gens qui faisaient précisément ça.

2020. Monica Gagliano, donc, et Mancuso avec elle, cosignataire de l’article que le film cite sans le citer. Mancuso aurait donné au docteur Wong le vocabulaire qui lui manque chaque fois qu’il essaie d’expliquer ce qu’il cherche.

Le résultat, c’est que les défenseurs du film n’ont aucun outil. Quand quelqu’un sortira de la salle en disant que tout ça est charmant et parfaitement fantaisiste, rien dans le film ne permet de lui répondre par une expérience, une date, une revue à comité de lecture. Or ces choses existent, elles sont publiées, et elles auraient tenu en trois répliques. Enyedi avait le droit de rester dans la sensation, c’est son geste et il est réussi. Mais elle avait aussi le moyen d’armer ceux qui vont défendre son film, et elle ne s’en est pas servie.

L’accueil, et le vrai sujet d’étonnement

Venise, septembre 2025, compétition officielle. La salle applaudit cinq minutes et vingt-deux secondes. Le film repart avec le prix de la critique internationale, le prix Marcello-Mastroianni pour Luna Wedler, le Green Drop, le Leoncino d’Oro. Ensuite Toronto, Londres, Le Caire, Valladolid, le prix de la photographie à Chicago. Chez les critiques anglophones, 95 % d’avis favorables sur soixante et une recensions, et 90 sur 100 en moyenne pondérée. En France, à la sortie du 1er avril, vingt-deux titres de presse et une moyenne de 4 sur 5. Le Monde titre « Tony Leung et Léa Seydoux éclipsés par un ginkgo biloba ». Télérama écrit « troublant et merveilleux ». Première met la seule vraie réserve du lot, et elle est juste : « Son aridité en laissera beaucoup à la porte, mais le voyage se révèle d’une poésie renversante. »

Ce n’est pas l’accueil qui m’a le plus surpris, c’est qu’un tel film existe. Deux heures vingt-sept, trois époques, trois formats de pellicule, quatre langues, et pour héros un arbre qui ne fait rien. Aucun producteur sain d’esprit ne signe ça sur un plan d’affaires.

Alors j’ai regardé comment il a été financé, et la réponse tient en deux choses.

La première, c’est un mort et une obstination. Le projet a été lancé par le producteur allemand Karl Baumgartner, qui a commencé à le développer avec Enyedi avant de mourir en 2014. Reinhard Brundig, chez Pandora Film, a repris le dossier en 2021. Le film a donc mis plus de dix ans à sortir de terre, ce qui est à peu près l’échelle de temps d’un arbre comparée à celle d’une carrière.

La seconde, c’est l’argent public européen. Eurimages a mis 500 000 euros fin 2023, le fonds régional de Hesse 550 000, et derrière viennent l’institut hongrois du film, les fonds fédéraux allemands, le CNC, le programme MEDIA de l’Union, Arte France Cinéma et ZDF/Arte. Quatre pays au générique. Enyedi arrive avec une Caméra d’or à Cannes en 1989 et un Ours d’or à Berlin en 2017, ce qui ouvre des portes que rien d’autre n’ouvre. Et du côté français, le coproducteur est Galatée Films, la maison fondée par Jacques Perrin en 1968, celle du Peuple migrateur et de Microcosmos. Son directeur général, Nicolas Elghozi, formule leur ligne ainsi : repenser la place de l’humain parmi les vivants. Il ajoute que le dialogue entre la rigueur scientifique et la sensibilité poétique est l’ADN de la maison, et que le premier réflexe de Perrin, sur chaque projet, était d’aller voir des scientifiques.

Autrement dit, ce film n’a pas été rendu possible par un marché. Il a été rendu possible par des institutions qui acceptent encore de financer une question, et par un producteur mort qui n’avait pas lâché.

Le reproche fait, j’ai éteint l’écran heureux. Depuis dix ans que je branche des plantes devant du public, j’ai vu passer des documentaires, des essais, des albums, des livres qui se vendent par centaines de milliers, et une bande dessinée où la forêt finit par nous exterminer. Ce que je n’avais jamais vu, c’est une fiction qui prenne la conscience du végétal au sérieux sans en faire une menace ni une leçon, et qui la traite comme ce qu’elle est pour moi depuis le début, une relation. Un homme, un arbre, une pince sur une feuille, et le temps qu’il faut pour que quelque chose passe.

Le ginkgo de Marburg, lui, est toujours dans son jardin. Il n’a rien remarqué. Sa prochaine expiration est prévue pour ce soir.

Vu le 4 août 2026.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.