New York, Times Square, un immeuble de dix-huit étages à l’angle de la 46e rue et de la 7e avenue. Quatrième étage, laboratoire d’une école de détection de mensonge. Il est sept heures du matin le 2 février 1966, un homme a travaillé toute la nuit, son dobermann Pete dort au fond de la pièce. Sur une table, deux plantes en pot que sa secrétaire a payées environ deux dollars pièce à la boutique du rez-de-chaussée qui liquidait son stock, un caoutchouc et un dracaena. Cleve Backster n’a jamais possédé de plante de sa vie. En pause café, il les arrose, et il se demande par curiosité s’il pourrait mesurer la vitesse à laquelle l’eau monte de la racine à la feuille.
Il prend le module GSR d’un polygraphe, coince une feuille entre les deux électrodes de peau, serre l’ensemble avec un élastique. La résistance de la feuille tombe par chance dans la plage de l’appareil, autour de 250 000 ohms. Au lieu de la baisse attendue avec l’arrivée de l’eau, le tracé monte. Vers une minute, un bref changement de contour ressemble à ce qu’il connaît par cœur chez les humains, le motif de quelqu’un qui craint brièvement d’être découvert. Alors il applique à la plante les règles de son métier. Il plonge le bout d’une feuille voisine dans sa tasse de café brûlant, rien. Puis, à quatorze minutes, une autre idée lui vient, la menace ultime, prendre une allumette et brûler la feuille équipée. À 13 minutes 55 secondes exactement, le tracé part en haut du graphique. Il est à quatre mètres et demi de la plante, l’appareil à un mètre cinquante. Aucun mot prononcé, aucun contact, aucune allumette allumée. Rien que l’intention.
Voilà le premier chapitre. Le livre entier tient dans ce que cet homme a fait des trente-six années suivantes.
Ce qu’il y a dedans
Primary Perception paraît en 2003 chez White Rose Millennium Press, 168 pages illustrées, écrit par un homme de soixante-dix-huit ans qui dit lui-même détester écrire, et qui a mis quatre ans et demi à venir à bout du volume. La traduction française, celle que j’ai lue, s’appelle L’intelligence émotionnelle des plantes, chez Guy Trédaniel, et compte 265 pages. Une bonne partie de l’écart vient de l’appareil ajouté par l’éditeur français.
Neuf chapitres chronologiques, deux annexes, un index. Il faut savoir une chose avant d’ouvrir : les chapitres 4 et 8, plus de soixante-dix pages à eux deux, ne racontent pas la recherche mais sa réception. Colloques, visites, articles de presse, noms propres en rafale. C’est presque la moitié du livre. Le noyau expérimental, ce sont les chapitres 1, 2, 3, 5, 6, 7 et 9, et il se lit en quelques heures.
La chaîne des accidents
La méthode de Backster tient dans une phrase de son deuxième chapitre : « If you watch the phenomenon too closely, you may already be affecting it. » Tout le reste en découle, y compris la forme du livre.
Presque chaque découverte arrive par hasard domestique, et il ne le cache pas, il en fait sa manière. Il vide le fond brûlant d’une bouilloire dans l’évier, la plante surveillée bondit à l’instant où l’eau touche la bonde. Des mois plus tard, il prélève au fond du siphon et regarde au microscope, une jungle de vie qu’il compare à la cantina de Star Wars. Le laboratoire jouxte les toilettes de l’étage, et pendant les démonstrations aux visiteurs le tracé part en butée au moment exact des chasses d’eau. Il casse un œuf pour la gamelle du chien, et l’aiguille du galvanomètre s’affole alors qu’il surveille un philodendron à cinq mètres. Il remue la confiture de fraise d’un yaourt, le générateur de tonalité se déclenche dans la pièce voisine. Il ignorait qu’il y avait des bactéries vivantes dans un yaourt, il achète un manuel de bactériologie laitière pour l’apprendre.
Autre observation de cette période, rarement citée et pourtant belle : pour presque toute atteinte à une forme de vie non humaine, la plante s’adapte au bout de trois ou quatre répétitions et cesse de réagir, non seulement le jour même mais les jours suivants. Backster y voit une mémoire. L’exception est la destruction de cellules humaines, qui garde toujours la même intensité.
Le protocole des crevettes, qui est le vrai sujet du livre
L’expérience publiée en 1968 dans l’International Journal of Parapsychology mérite d’être décrite pièce par pièce, parce que ce n’est pas une expérience sur les plantes, c’est une expérience sur l’expérimentateur.
Des couples de crevettes de saumure en train de s’accoupler, garantie qu’au moins l’une des deux est en bonne santé. Un randomiseur mécanique qui choisit un instant parmi six créneaux de vingt-cinq secondes, à l’insu de tout le monde. Un interrupteur à retardement armé au départ, avec dix minutes de délai minimum. Un basculeur qui retourne d’un coup la coupelle dans l’eau bouillante, et Backster explique pourquoi le retournement doit être franc, une seule goutte tombant d’une coupelle restée inclinée pourrait contenir une crevette et déclencher une réaction hors créneau. Une résistance chauffante à thermostat, une pale de brassage, un thermomètre. Un polygraphe témoin branché sur une résistance fixe, dont le tracé doit rester rectiligne. Un programmateur maison, vingt disques d’aluminium encochés, quatre plumes, huit canaux, avec des commutateurs achetés dans une boutique de trains électriques.
Et surtout ceci. Les plantes sont achetées par un tiers et déposées dans un local où ni Backster ni son associé Bob Henson ne les touchent. Ils vont les chercher juste avant, arment tout en sortant, quittent le bâtiment et s’éloignent d’au moins une avenue entière. Les mêmes plantes ne servent jamais deux fois, à cause de l’accoutumance. C’est cela, l’invention de Backster, bien plus que la plante branchée : sortir la conscience de l’observateur du dispositif. Plus tard, à San Diego, il ira jusqu’à poser un écran opaque devant l’enregistreur pendant les séances, et à câbler des boutons-poussoirs dans chaque pièce pour horodater à distance sans jamais regarder le tracé.
L’œuf, et les cellules
Deux résultats se détachent. Sur un œuf non fécondé, équipé de deux éponges bouillies dans l’eau salée et tenues par un élastique, il enregistre de petites dentelures cycliques, environ 157 cycles par minute, ce qui correspond au rythme cardiaque documenté d’un embryon de poulet à trois jours d’incubation. Le biologiste Charles Granger assiste au phénomène, emporte l’œuf à Cornell, et confirme qu’il n’était pas fécondé. Backster nomme franchement l’interprétation qu’il en tire, le champ éthérique, et il la donne pour ce qu’elle est, une interprétation.
Le 30 juin 1980, Steve White prélève ses propres leucocytes buccaux selon un protocole qu’un chercheur en odontologie, James Klinkhammer, avait montré à Backster à Houston. Les cellules sont dans une cage grillagée à quinze pieds, deux caméras filment, l’une par-dessus l’épaule de White, l’autre le tracé. White feuillette un Playboy pour retrouver un entretien avec William Shockley, tombe sur le dépliant central, et ses cellules partent en butée haute et basse pendant deux minutes, alors même qu’il déclare à voix haute ne pas trouver le modèle à son goût. Magazine fermé, elles se calment. Une minute plus tard, quand il tend la main pour le rouvrir, elles repartent.
Ce qui a été dit contre, et ce que ça nous apprend
Il faut le dire, et Backster le dit lui-même, en note de son chapitre 4 : l’expérience n’a pas été répliquée. Horowitz, Lewis et Gasteiger publient dans Science le 8 août 1975 une reprise avec cage de Faraday et deux méthodes statistiques, sans aucun résultat. En 1978, John Kmetz publie une réfutation faite en consultant Backster lui-même, avec 63 plantes contre 7, et 378 lâchers de crevettes contre 21. P = 0,70 et P = 0,35, rien.
Le point intéressant de Kmetz n’est pas le verdict, c’est la mécanique : il constate que le montage d’électrodes produit des fluctuations GSR même en l’absence de toute feuille. Cela dit quelque chose de précis à qui construit un instrument aujourd’hui, il faut un canal témoin sans plante. Voilà une critique qui apprend, et elle vaut d’être lue.
Backster, lui, répond toujours la même chose, ceux qui échouent n’ont pas automatisé la conscience de l’expérimentateur, ils ont cru qu’un mur et un circuit fermé de télévision suffisaient. Il assume la conséquence logique jusqu’au bout, et l’écrit noir sur blanc : « Extraordinary proof that requires repeatability rules is incompatible with the spontaneous nature of this phenomenon. » Son mot pour cela, plus léger, est resté : « Mother Nature doesn’t appear to want to jump through a hoop ten times in a row merely because someone wants her to. »
La langue, et la place du livre
Le ton surprend qui attend un illuminé. Backster est modeste et souvent drôle, il se demande si son dracaena développe un problème d’ego à force d’être montré en conférence, il note que ses crevettes de saumure traînaient déjà un lourd karma, et il raconte qu’après le 2 février il n’avait aucune envie de descendre sur Times Square en criant que sa plante venait de lire dans ses pensées. La précision est réelle sur les montages, les ohms, les millilitres, la matière des électrodes, le calibre des tubes. Elle est faible sur les résultats, et c’est le vrai manque du livre : on lit « a statistically significant number of occasions » sans jamais un n, jamais un p, jamais un tableau. Les illustrations, en revanche, valent le détour, ce sont pour l’essentiel des tracés annotés au feutre de sa main, avec date, vitesse de défilement et gain.
Il se démarque explicitement de Bose, et la distinction est juste. Bose mesure ce qui arrive à la plante. Backster prétend mesurer, dans la plante, ce qui arrive ailleurs. Ce n’est pas le même objet. Son dernier chapitre, enfin, est un cahier des charges, un appareil de type EEG portable, alimenté par pile, bon marché, à mettre entre les mains de tous les curieux, financé en partie par ses droits d’auteur. Avec une seule règle d’usage, toujours la même depuis 1966, ne jamais regarder l’aiguille pendant la séance, enregistrer, et corréler seulement après.
Ce que j’en ai gardé pour mon propre travail tient en une ligne, et ce n’est pas la perception primaire. C’est la discipline du dispositif : celui qui écoute est dans le circuit, et il faut construire l’appareil en le sachant.
Lu en mars 2016. Fiche écrite en 2026.

