« Réactions de la matière vivante et non vivante », ou Bose serre un fil d’étain dans son étau


Média / mardi, octobre 11th, 2016

Au chapitre X, Bose met une phrase en italiques, et cette phrase fait basculer tout le livre : « We shall use the same apparatus and the same mode of stimulation as those employed in obtaining plant response, merely substituting, for the stalk of a plant, a metallic wire, say « tin » ». Il vient de passer neuf chapitres à serrer des pétioles de céleri, de chou-fleur et de navet au milieu d’une pince, à leur imprimer une torsion calibrée, à lire au galvanomètre la petite chute de potentiel qui suit. Il retire la tige. Il met à sa place un fil d’étain recuit. Et le fil répond.

Voilà ce que contient ce livre de 1902, et il faut le dire tout de suite pour éviter le malentendu qui lui colle à la peau : ce n’est pas un livre sur la sensibilité des plantes. C’est un mémoire d’électrophysiologie de 193 pages, plus de cent dix-sept figures, écrit par un physicien de Presidency College à Calcutta, achevé au Davy-Faraday Laboratory de la Royal Institution en mai 1902, et destiné à démolir une notion précise, la force vitale.

Ce que le volume contient

Vingt chapitres, en trois mouvements très inégaux. L’animal d’abord, deux chapitres seulement, qui servent d’étalon méthodologique. Le végétal ensuite, sept chapitres, du III au IX. Le métal enfin, neuf chapitres, du X au XVI. Puis trois chapitres sur la lumière et la vision, et un récapitulatif comparé qui met côte à côte les trois règnes.

Chaque chapitre s’ouvre par un résumé d’une phrase en tirets, qui liste ses points, et se déroule en sous-sections annoncées par un mot en gras. On navigue là-dedans comme dans un catalogue. En tête du volume, l’épigraphe du Rig Veda, « The real is one: wise men call it variously », et une dédicace de trois mots, « To my Countrymen ». Ce sont, avec la comparaison finale du bain turc, à peu près les seules échappées littéraires du livre.

Une précision qui a son prix. Le crescographe n’est pas dans ce livre. Recherche plein texte sur l’édition de 1902 : aucune occurrence, pas plus que du mot Mimosa. L’appareil qui amplifie la croissance jusqu’à dix mille fois vient après, dans les ouvrages suivants de Bose. Ici, on ne mesure pas une croissance, on mesure des variations de potentiel sous stimulus mécanique, thermique, chimique ou lumineux. Attribuer le crescographe à ce volume est une erreur répandue.

Les appareils, qui sont le vrai sujet

Bose ne théorise pas d’abord, il fabrique. Un D’Arsonval apériodique dont il donne les constantes exactes, onze secondes de période, un milliardième d’ampère pour un millimètre de déviation à un mètre. Un tambour d’horlogerie sur lequel un stylographe suit à la main le spot lumineux, ou bien une plaque photographique où le spot écrit lui-même sa courbe, en blanc sur fond noir.

Puis les deux instruments qui disent son exigence. Le frappeur à ressort naît d’un constat minuscule et redoutable : « No two taps given by the hand can be made exactly alike. » Il lui faut donc une roue dentée dont chaque rayon soulève et libère un ressort, avec une hauteur de levée lue sur une échelle graduée. Défaut : le point frappé finit par s’abîmer. D’où le vibrateur torsionnel, où le pétiole est serré au milieu et tordu d’un quart de tour par une poignée, l’amplitude se lisant sur un cercle gradué. Bose démontre l’équivalence des deux modes, puis découvre un second facteur, la brusquerie : à trente degrés d’amplitude constante, quatre vitesses de torsion donnent quatre réponses croissantes.

Et surtout, l’invention propre du livre, la méthode du blocage. La physiologie de l’époque obtenait son signal en abîmant une extrémité du tissu, ce qui créait un courant de lésion. Bose refuse la blessure : il pince simplement la tige entre les deux contacts, la perturbation ne passe plus, le courant d’action apparaît. Avantage décisif, on peut vérifier chaque résultat par son inverse, en stimulant l’autre bout et en regardant le galvanomètre repartir dans l’autre sens.

Les plantes ordinaires, chiffrées

Bose travaille sur la carotte, le radis, le navet, le céleri, le chou-fleur, le marronnier, le lis Eucharis, l’aubergine. Aucune plante sensitive, c’est voulu. Il note que chaque espèce a sa saison de sensibilité maximale, les carottes en août et septembre, les radis début novembre.

Les ordres de grandeur. Sur le navet, un potentiel de repos de 0,13 volt, qu’un coup sec fait chuter de 0,026 volt, et un coup plus fort de 0,047 volt. Après une gelée soudaine, la réponse des radis tombe de 0,075 volt à 0,003 volt, le vingt-cinquième. Certains se réveillent dans l’eau à 20 °C, d’autres non, et Bose en déduit que les premiers étaient engourdis et les seconds morts. Le point de mort par bain chaud se situe entre 53 et 55 °C, un spécimen passant de 160 divisions à 17 °C à une seule division à 53 °C. Juste avant de mourir, la réponse ne s’éteint pas : elle s’inverse.

La fatigue occupe tout un chapitre, et Bose y est très fin. Un radis stimulé toutes les minutes pendant une demi-heure ne montre « not the least variation ». Passez à trente secondes, les réponses s’effondrent aussitôt, revenez à la minute, elles remontent. Son explication n’est pas métabolique, elle est mécanique : la fatigue, c’est la contrainte résiduelle, le tissu qui n’a pas fini de revenir à l’équilibre quand le stimulus suivant tombe.

Vient alors le test décisif de l’époque, celui des anesthésiques et des poisons, censé séparer le vital du non-vital. Dix pétioles de platane dans l’eau, dix dans l’eau chloroformée, dix dans du chlorure mercurique à cinq pour cent, vingt-quatre heures. Moyennes de réponse : 23,6 divisions, 1 division, 0,15 division. Au passage, une observation que je trouve bouleversante de justesse d’œil, notée sans commentaire au milieu des tableaux : « The aphides feeding on the leaves died even before the appearance of the discoloured patches. » Les pucerons meurent avant même que la feuille ne se décolore.

Puis Bose enregistre en continu, souffle la vapeur de chloroforme dans une chambre de verre, et s’étonne lui-même de la vitesse : « It was a surprise to me to find that, with good specimens, the effect was manifested in the course of so short a time as a minute or so. » Il anticipe l’objection du critique, qui dirait que le réactif change la résistance du tissu et non la force électromotrice, et il y répond par un montage, un mégohm en série qui rend négligeables les vingt mille ohms de la carotte.

Le métal qui fatigue

C’est la moitié du livre, et c’est ce qui a fait scandale. Le platine fatigue franchement. L’étain est presque infatigable, mais Bose finit par obtenir sa courbe de fatigue et note sobrement : « Nothing is absolutely indefatigable. » Il reproduit sur le fil l’expérience de rythme faite sur le radis, une minute puis trente secondes puis de nouveau une minute, et retrouve exactement la même chute suivie de la même restauration. Il obtient l’effet d’escalier du muscle cardiaque, et les réponses inversées du nerf éventé.

Son argument est là, et il est fort : « the various typical fatigue effects exhibited in living substances are exactly reproduced in metals, where there can be question neither of fatigue-product producing fatigue effects, nor of those constructive processes by which they might be removed ». Autrement dit, le métal n’a ni déchets ni métabolisme réparateur, et pourtant il fatigue et récupère. L’explication par les toxines de fatigue tombe.

Les réactifs achèvent le tableau. Le carbonate de sodium stimule l’étain. L’acide oxalique l’abolit, à une partie sur dix mille. Bose retire alors le fil, l’essuie sous un filet d’eau jusqu’à effacer toute trace d’acide, le remet en place : il ne répond plus, et le ponçage à la toile émeri ne le ranime pas toujours. En dosant plus finement, il obtient ce qu’il appelle un arrêt moléculaire, le recouvrement passant d’une minute à cinq, puis ne revenant plus du tout, « as if the molecular mechanism became, as it were, clogged or locked up ». Et l’effet de dose, exactement inverse de celui de la plante : la potasse à trois pour mille excite l’étain, à trois pour cent elle le tue.

Les trois derniers chapitres, sur la cellule au bromure d’argent qui donne huit millièmes de volt sous une minute d’éclairement, et sur les images consécutives de la vision humaine, sont les plus audacieux et les plus datés. Bose y écrit que « the eye is practically a photo-electric cell », et met sa plaque d’argent en regard de la rétine de grenouille de Waller. C’est là que le livre force le plus.

La thèse, et ce qu’elle vise

Bose n’écrit jamais que le métal est vivant. Il écrit que le critère par lequel on prétendait séparer le vivant du reste ne sépare rien, puisque le fil d’étain le passe. Sa cible est nommée, c’est le vitalisme, qu’il attaque en citant Verworn sur cette force vitale employée « in a wholly mystical form as a convenient explanation of all sorts of vital phenomena ». Sa dernière phrase, avant l’index, parle de lois qui ne connaissent pas de changement, agissant également et uniformément à travers les mondes organique et inorganique.

C’est donc l’inverse d’un livre mystique. Le mot que Bose emploie est irritability, au sens technique de capacité de réponse. Il ne parle ni d’émotion, ni de conscience végétale, et un lecteur qui viendrait chercher ici une plante qui sent trouvera un physicien qui démontre qu’un fil de platine se fatigue. Sa langue est un anglais scientifique victorien tardif, très clair mais dense en termes qu’il forge parfois lui-même, zincoid, cuproid, iso-electric, diphasic. Les chapitres XII à XV sont techniques et franchement répétitifs. Les chapitres I à IV et XX suffisent à qui veut la thèse.

Un mot de la réception, parce qu’elle apprend quelque chose. Le grief principal de Burdon-Sanderson, en 1901, n’était pas expérimental, il était lexical : Bose écrivait response là où il fallait selon lui écrire reaction, le premier mot accordant trop d’initiative à la plante. C’est exactement le reproche fait cent six ans plus tard à la neurobiologie végétale. Waller demanda le rejet du manuscrit soumis à la Royal Society. Le mémoire lu le 6 juin 1901 ne fut jamais publié. Et pourtant, en 1992, un article de Nature établissait que la tomate blessée déclenche ses défenses par signal électrique, phloème bloqué ou non. Bose avait raison, quatre-vingt-dix ans plus tôt, sur le point qu’on lui refusait d’imprimer.

Sur les métaux, en revanche, rien n’a confirmé son extension, et il faut le dire aussi nettement.

Il existe deux traductions françaises de Bose chez Gauthier-Villars, l’éditeur de Poincaré, ce qui situe le livre au rayon des sciences dures et non des curiosités. Celle-ci est d’Édouard Monod-Herzen, 1926. Les citations ci-dessus sont données dans l’anglais de 1902.

Ce que j’en ai gardé pour ma part tient en peu de mots. Bose a mis dix ans à construire l’instrument avant d’énoncer la thèse, et il a passé la moitié de ses pages à répondre par avance aux objections, montage par montage. Le geste précède l’idée. C’est un ordre que je n’ai plus lâché.

Lu en octobre 2016. Fiche écrite en 2026.

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